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La désaturation partielle

La désaturation partielle photo fait partie de ces effets qui reviennent dans la pratique des débutants avec les logiciels de traitement photo. C’est souvent un passage quasi initiatique, on ouvre un logiciel de retouche, on découvre la fonction “masque”, les curseurs de couleur séparée et on laisse une seule couleur dans une photo avec le reste passé en noir et blanc. Par exemple, un parapluie rouge, une fleur jaune, un taxi jaune, les yeux verts d’un portrait, Le ballon d’un enfant dans une rue grise. C’est assez simple, c’est spectaculaire de suite. Toutefois c’est très rarement une bonne idée.

Cet effet est très décrié, des photographes parlent même de « c’est le mal » (avec beaucoup d’ironie), ce n’est pas ce qu’il convient de faire pour vraiment faire ressortir un sujet dans une image. Il n’y a pas ce type de traitement mis en avant dans les collections des musées relatifs à la photographie.

Pourquoi c’est un effet

La désaturation partielle fonctionne parce qu’elle triche avec l’œil humain. Dans une photo, l’œil cherche naturellement la lumière la plus forte, les contrastes, le mouvement, la couleur. En laissant un seul élément coloré dans une mer de gris, on force le regard à se poser dessus. Cela fonctionne, mais ça n’a rien à voir avec de la photographie. C’est un surlignage visuel. Comme un trait de Stabilo. On n’a pas fait ressortir le sujet par le cadrage, la lumière, la profondeur, la composition,le choix de l’instant, l’intention. En photo, ce qui compte n’est pas d’attirer l’œil à tout prix par un forçage, c’est de le guider par l’image elle-même, pas par un effet de logiciel. C’est un peu comme montrer du doigt en criant c’est ça qu’il faut regarder, le reste n’est qu’un faire valoir.

La désaturation partielle trahit souvent un problème de composition. Si le sujet ne “sort pas” dans la photo sans cette désaturation partielle, c’est qu’il y a un manque de structure visuelle. Ce que cet effet révèle, souvent brutalement, c’est que, le sujet se confond avec l’arrière-plan, les plans ne sont pas hiérarchisés, la photo est trop chargée, la lumière est plate, le regard se disperse, l’intention n’est pas claire au départ et a besoin d’être corrigée en post-traitement. La désaturation est alors utilisée comme un pansement coloré sur une photo qui ne tient pas debout toute seule. Un photographe expérimenté, au contraire, choisit de faire ressortir son sujet déjà lors de la prise de vue, pas dans l’artifice.

Un effet daté (début années 2000)

La désaturation partielle fait partie de ces “effets signatures Adobe” des débuts de Photoshop et ce qui a suivi avec halo lumineux (glow), vignettage brutal même blanc parfois, HDR caricatural, contraste maxxxx +++, yeux trop clairs et saturés et désat partielle. On reconnaît ces styles « logiciels » immédiatement. Ils étaient nouveaux et amusants à l’époque. Aujourd’hui, ils dégagent une impression de, comment dire sans vexer, débutant en numérique avec un manque de subtilité. Ce n’est pas une question de snobisme ou de purisme. C’est que la photographie si on veut parler art, est plus subtile, plus fine, plus maîtrisée, plus consciente, plus délicate, dans les choix esthétiques. La désaturation partielle, c’est un peu comme mettre du ketchup sur un plat gourmand très finement préparé et présenté.

La désaturation partielle a été exploitée en publicité parce que c’est une façon d’attirer l’œil en moins d’une seconde. En publicité, la priorité n’est souvent pas la subtilité, ni l’élégance. La priorité, c’est le captage d’attention. Un emballage coloré dans un décor gris. Un taxi jaune dans une ville monochrome. Un produit mis en avant sur un fond gris. On montre du doigt en cadrant le doigt, c’est ça qu’il faut que tu vois., ce n’est pas très poli… La publicité ce n’est pas du tout de la photographie d’auteur. Cet effet sature très vite le regard, écrase la finesse du message, simplifie à outrance, frôle souvent le mauvais goût. L’impact est immédiat, facile et sans âme.

La couleur n’est pas un gadget en photographie. C’est un langage subtil. Chaque teinte existe en relation avec les autres. Une photo couleur est un système visuel cohérent. La désaturation partielle détruit cet écosystème. Elle annule les harmonies, elle efface les contrastes colorés naturels, elle rompt brutalement la continuité visuelle, elle produit une photo artificielle qui sent de suite le montage-forçage. C’est esthétiquement agressif, même quand c’est “bien fait”. Cela casse une atmosphère, une poésie, une intention douce et la cohérence colorimétrique.

L’œil humain ne voit pas une scène où tout est gris sauf un objet rose. Notre perception est globale, naturaliste.
nuancée. La désaturation partielle impose un regard qui n’existe pas dans la vraie vie. Elle rend la photo immédiatement artificielle. Aujourd’hui, on cherche de plus en plus la sincérité, le naturel, la subtilité, l’authenticité du geste photographique, de la personnalité. La désat partielle en est l’exact opposé, c’est une signature par l’effet pour l’effet logiciel.

Un outil pour apprendre, puis à abandonner

Nous pouvons nuancer, c’est un outil pour apprendre, puis à abandonner. Quasi tous les photographes en numérique ont essayé cet effet. Quand on débute on commence par ça, en se disant oh c’est chouette. C’est une étape normale. On est dans une phase découverte et ludique des possibilités du numérique. On peut même considérer que la désaturation partielle a une vertu pédagogique. elle montre comment l’œil est attiré, elle oblige à réfléchir à la place du sujet dans sa composition. elle sensibilise à la hiérarchie visuelle. Mais on la dépasse rapidement, dès qu’on commence à mieux maîtriser la composition et la lumière. Cela peut être un stade de son évolution, pas une destination finale.

Comment faire ressortir un sujet

Quand l’objectif est de mettre fortement en avant un sujet, il existe des solutions photographiques bien plus puissantes. La lumière : Un sujet éclairé dans un environnement plus sombre ressort immédiatement. Les lignes directrices : Chemins, architectures, ombres, diagonales, l’œil est naturellement guidé sans forçage trop direct. La profondeur : Flou d’arrière-plan, distances entre les plans, superpositions, cadre dans le cadre, composition soignée. Le cadrage: Dégager une zone précise, resserrer légèrement, travailler la respiration dans la photo. L’attente de l’instant : Un geste, un regard, une posture, le moment d’évidence. Le contraste de couleur : Sans désaturation, en laissant cohabiter des teintes qui renforcent le sujet.

La désaturation partielle a fini par devenir un « running gag » dans la communauté photo pour son effet kitsch, effet facile, effet d’apprenti-sorcier du post-traitement, effet que l’on regrette trois ans plus tard. On plaisante beaucoup dessus, la critique repose sur quelque chose de sérieux car un effet pour un effet cela court-circuite la photographie en tant qu’art de voir. C’est une preuve que la photo n’était pas encore assez construite et qu’il y a besoin de cet effet. La désaturation partielle n’est pas “interdite” pour autant, chacun fait comme il veut. Toutefois elle est devenue très connotée. Elle est le signe d’un moment dans l’apprentissage où l’on commence à manipuler les outils, mais où l’on n’a pas encore trouvé la profondeur du geste photographique. C’est un effet spectaculaire mais pauvre.
Facile mais très vite lassant. Puissant visuellement mais qui montre une faiblesse dans la narration.

Quand on veux faire ressortir un sujet, la meilleure méthode restera, le regard, la composition, la lumière, l’instant, l’intention, sans le besoin d’une signature par un simple effet.