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Démarche de processus

Il s’agit ici de s’interroger sur l’importance du processus, du chemin, sans se polariser uniquement sur l’arrivée qui est un objet fini, sans dénigrer pour autant cet aspect d’objet fini qui peut être un but aussi. Parfois le processus peut être une motivation plus forte et une pratique plus satisfaisante que d’arriver à un résultat objet fini.

Une démarche de processus, ce n’est pas dire “je n’ai pas de résultat” ou “je fais des essais sans but”, c’est dire que la valeur d’une réalisation ne réside pas uniquement dans son état final, c’est la manière dont elle se construit, se transforme et se décide dans le temps. La démarche devient exploratoire, itérative, réversible, ouverte aux bifurcations, toutefois orientée par des choix. Le processus ainsi n’est pas l’absence de forme, c’est une forme en devenir.

Le numérique favorise cette démarche de processus avec la possibilité de versions variées, la non-destructivité, des explorations de variations. L’es images par IA amplifie cela avec un espace de possibles immense, des variations par prompts, une tentation de ne jamais conclure. La démarche de processus peut quasiment devenir un régime par défaut de la création numérique contemporaine.

Processus et œuvre ouverte

Au sens œuvre comme dispositif, pas comme fin fermée. Dans une vision “classique”, on pense souvent l’artiste fait une œuvre, l’œuvre est achevée, le spectateur reçoit (comprend / admire / juge, aime, n’aime pas). Le terme oeuvre ouverte est au sens esthétique et interprétatif, pas au sens juridique (droits d’auteur, open source, libre de droits, Creative Commons, etc.). Ce sont deux registres distincts. Dans le champ des arts visuels et de la théorie esthétique, une œuvre ouverte ne signifie pas une œuvre placée en licence libre, sans droit d’auteur, librement réutilisable, pas une œuvre juridiquement “ouverte” placée en licence libre. Une réalisation est dite “ouverte” lorsqu’elle est conçue pour inviter le spectateur à produire activement du sens, ne pas imposer un sens unique, ne pas enfermer le regardeur dans une lecture déterminée, laisser circuler plusieurs interprétations légitimes.

Umberto Eco dans L’Œuvre ouverte approfondi ce modèle. Certaines œuvres peuvent être conçues pour ne pas être définitivement closes. Elles sont faites pour rester incomplètes volontairement, interprétables, parfois modifiables ou activables. Le spectateur ne se contente plus de “regarder”, il peut produire lui-même du sens. Il relie des éléments, il imagine, il complète, il interprète selon sa culture, son humeur, son vécu. Le spectateur devient co-créateur, parce que l’œuvre est un espace interprétatif ouvert. Il est permis de comprendre quelque chose — ou autre chose — ou même de rester dans l’indéterminé. Plusieurs lectures peuvent coexister sans qu’une seule soit “la bonne”. Le spectateur est autorisé de fait à construire du sens à partir de ce qu’il est, de ce qu’il voit, de ce qu’il vit. ce n’est pas une énigme à résoudre, c’est un espace de projection interprétative.

Le terme “œuvre ouverte” est ici entendu au sens esthétique dont le sens n’est pas clos. L’ouverture concerne l’interprétation : il n’y a pas un message univoque ; c’est un dispositif visuel qui autorise plusieurs lectures, plusieurs niveaux de compréhension, voire l’absence de compréhension explicite. L’œuvre ne dicte pas ce qu’il faut comprendre ; elle suggère, oriente, laisse advenir des significations possibles selon le regard, l’histoire, la culture et la sensibilité du spectateur.

Dans le contexte des arts visuels numériques et de l’IA générative, cette ouverture interprétative est renforcée : les images se déclinent, se recontextualisent, se modifient. L’œuvre n’est plus un objet stable imposant directement un sens, c’est un ensemble de formes dont la signification peut se recomposer à chaque regard et à chaque contexte de diffusion. L’ouverture n’est pas une perte de contrôle mais une conception assumée du sens comme relation entre une forme proposée et un regard qui la traverse.

On peut aller loin dans ce concept avec la primauté du processus, il n’y a même plus besoin d’objet final durable, ce qui compte, c’est ce qu’il se passe, pas ce qui reste. ”L’œuvre, c’est alors une action, une situation, une durée, c’est une expérience vécue. Documenter par photo/vidéo/texte devient la seule “trace” du processus, mais la trace n’est pas l’œuvre : elle en est l’empreinte.

Ainsi, l’inachevé peut être puissant. Parce qu’il évite la conclusion imposée, laisse de la place, déclenche une activité mentale. Une œuvre fermée dit “voilà ce que c’est”. Une œuvre ouverte dit “viens, on va voir ce que ça peut devenir”. Il ne s’agit pas pour autant d’un type d’œuvre sans structure ni intention. Il y peut y avoir un cadre formel, des choix plastiques, une orientation sensible, une tension esthétique. Simplement, ce cadre n’enferme pas complétement l’interprétation.

Les appuis philosophiques

La photo expressive (ou photographie d’auteur, sensible, interprétative) est profondément traversée par des questions philosophiques, même quand les photographes ne les formulent pas explicitement comme telles parce que cette pratique touche naturellement à la philosophie.

Parce que cette pratique ne se contente pas de montrer quelque chose, documenter un fait, produire une photo “jolie”. Elle pose implicitement des questions comme Qu’est-ce que voir ? Qu’est-ce que montrer ? Qu’est-ce que ça veut dire “faire image” du réel ? Qu’est-ce que l’expérience du monde ? Quelle est la part du regardeur dans le sens d’une image ? Est-ce que la photo montre le réel ou une interprétation du réel ? etc. Ce sont des questions philosophiques (ontologie de l’image, phénoménologie du regard, sémiologie, éthique du regard…).

La phénoménologie (le vécu, l’expérience) : l’image comme expérience sensible, l’attention à son environnement, la présence, le rapport du corps au réel. La photo expressive cherche moins à “expliquer” qu’à faire éprouver.

L’ontologie de l’image (qu’est-ce qu’une image ?) : l’image n’est pas le réel, elle est une manière d’être du réel, une trace, une interprétation, une présence absente.L’ontologie c’est une branche de la philosophie qui s’intéresse à ce qui existe, et comment ça existe, ici ce qu’est une œuvre dans sa manière d’exister. Dire : “Une œuvre est finie” c’est une description pratique. Dire : “Ontologiquement, une œuvre est un objet stable” on parle de sa nature profonde, cet œuvre existe comme un objet fixe, durable. Par exemple si on écrit “Ontologiquement, l’œuvre numérique n’est pas un objet fixe mais un processus.” Ça veut dire dans sa manière d’exister, une œuvre numérique est un devenir, une suite de versions, pas un état figé. Il ne s’agit pas d’une opinion esthétique, c’est une thèse sur la nature de l’œuvre. Dans sa manière d’exister, l’œuvre purement numérique est moins un objet qu’un processus.

La sémiologie / sémiotique (comment l’image fait sens) : l’image est un système de signes, elle n’est pas totalement neutre, elle organise le sens sans l’imposer totalement.

L’éthique du regard : comment je regarde l’autre ? est-ce que je prends ou est-ce que je propose ? est-ce que je montre ou est-ce que je laisse place ?

On emploie souvent les mots “image” et “photographie” comme des synonymes, alors que ce ne sont pas la même chose, ni ontologiquement, ni sémiologiquement, ni culturellement. Une image est une catégorie large. C’est toute représentation visuelle qui fait sens pour quelqu’un. Une image peut être un dessin, une peinture, une affiche, une image de synthèse, une image IA, une image mentale, une image abstraite, une image symbolique. Image c’est une catégorie générale de formes visuelles signifiantes.

Une photographie est un type spécifique d’image. ll se distingue par un rapport indiciel au réel une trace lumineuse (même en numérique, il y a une captation de lumière), une inscription temporelle (“ça a eu lieu à un moment donné”), une relation spécifique à la preuve, au témoignage, à l’empreinte du réel. Photographie c’est une image produite en s’appuyant sur du réel via un dispositif mécanique et optique tangible.

Ontologiquement (dans leur manière d’exister) une image peut être purement construite, générée, imaginée, symbolique, sans lien nécessaire avec un événement réel. Une photographie est liée à un événement réel, un instant, une présence concrète devant l’objectif (même si l’interprétation est libre). Elle est trace autant que représentation. Sur le plan du sens Une image peut être totalement interprétée sans présupposé de réalité. Une photographie sera presque toujours reçue comme portant une dimension de témoignage implicite (“ça a existé”), qu’il y a un un rapport au réel même s’il est interprété. Même quand on sait qu’une photo peut être mise en scène ou manipulée, ce réflexe d’empreinte du réel persiste. Il existe un brouillage sémantique “photo” est parfois utilisé abusivement car “image” devient un terme générique. La photographie se distingue par son lien ontologique et sémiologique spécifique avec le réel (des éléments qui ont existé dans la réalité humaine).

La photographie expressive

Pour échapper au terme un peu vague de faire des photos artistiques. On peut indiquer que la photo expressive peut aussi valoriser le cheminement, errance, attente, disponibilité, pour produire des photos ouvertes au sens (ambiguïté, silence, suggestion), en acceptant que le regardeur fasse sa propre lecture. La photo expressive n’est pas seulement une esthétique, c’est une pratique du regard qui engage des questions philosophiques sur ce qu’est voir, montrer et faire sens avec des images. La photographie expressive s’inscrit implicitement dans un champ de questions philosophiques. Elle interroge la nature même de l’image (ce qu’est une image par rapport au réel), l’expérience du regard (comment une image se donne à voir et se reçoit), la production du sens (comment une image suggère sans imposer) et la posture éthique du photographe face à ce qu’il montre. Loin de se réduire à un style visuel, elle engage une manière d’être et de proposer une expérience de regard.

La photographie expressive vise à organiser une expérience de regard. Elle ne se contente pas de produire une photo qui devrait être « belle » ; elle propose une manière de voir. La photo expressive valorise souvent le cheminement du photographe (errance, attente, disponibilité), produit des photos ouvertes au sens (ambiguïté, silence, suggestion), accepte que le regardeur fasse sa propre lecture. Elle semble naturellement compatible avec un refus du message fermé et peut s’inclure en œuvre ouverte de type Umberto Eco.

En ce sens, la photographie expressive mobilise, souvent sans le dire, des problématiques ontologiques, phénoménologiques et sémiologiques proches de celles que l’on peut retrouver dans les réflexions sur l’œuvre ouverte et la création comme processus. S »arrêter sur un objet fini n’est pas une obligation, même dans le cadre d’une pratique voulue comme expressive.

L’objet tangible : marqueur de l’arrêt du processus

Une pratique intensive du virtuel et du numérique suscite souvent un désir de matérialité. C’est une réaction interne à la fluidité du numérique. Le travail manuel et l’objet tangible réintroduisent de la résistance matérielle, de l’irréversibilité, un engagement du corps.
Imprimer, fabriquer un livre ou un objet n’est pas fermer une réalisation : c’est cristalliser un moment du cheminement. La matérialité devient une ponctuation dans le devenir de l’œuvre qui peut être considéré comme un aboutissement de la démarche de processus, même s’il a voulu un temps long, même si ce n’était pas la finalité. Ce peut être un moyen de poser une réalisation pour sortir du risque du processus infini. La démarche de processus comporte un risque structurel, celui de ne jamais s’arrêter. Le numérique et l’IA rendent toute forme modifiable ; la recherche peut alors se substituer à l’œuvre. Or, une œuvre ouverte n’est pas une œuvre sans arrêt, elle suppose un arrêt formel minimal : une décision provisoire qui permet l’existence de l’œuvre comme expérience partageable. Sans arrêt, il n’y a pas d’adresse au regardeur, seulement une errance processuelle. S’arrêter n’est pas trahir le processus : c’est le rendre visible.

Même dans une pratique photographique « ordinaire » cela peut arriver que certains apprécient le fait de pratiquer la photographie sans être dans une volonté absolue d’obtenir un objet fini. Le processus peut procurer plus de satisfaction immédiate que le résultat final attendu. Cela explique pourquoi on peut retrouver parfois des pellicules photos non développées dans ce cas c’est l’expérience des prises de vues qui est peut être le mode de satisfaction. Le processus en photographie ne se réduit pourtant pas à la prise de vue. Il désigne l’ensemble du cheminement qui engage la posture du photographe, son attention, ses intentions, ses errances, ses choix de cadrage, de moment, de point de vue, aussi les phases de sélection, de traitement, de mise en forme, de diffusion et d’éventuelle matérialisation. Le processus inclut les hésitations, les retours en arrière, les versions successives et les décisions provisoires. Il ne se confond pas avec le résultat final, il constitue le mode d’existence de la démarche photographique, dont chaque photo arrêtée est une cristallisation.

Le processus c’est être présent, observer, chercher, tenter, rater, ajuster, sentir, décider. Il engage l’attention, le corps, l’intuition, la curiosité. Le plaisir vient de l’expérience vécue. Le résultat peut sembler pauvre par rapport à l’expérience. Une photo, même considérée comme réussie fige un moment, ne restitue pas la densité de l’expérience vécue, peut paraître “moins riche” que le chemin qui y a mené. D’où ce sentiment fréquent “J’ai + aimé faire la photo que regarder cette photo.”

L’argentique

Apprécier l’argentique pour son processus est l’un des exemples les plus clairs d’une démarche de processus en photographie. La photographie argentique impose structurellement un processus avec la matérialité (film, chimie, négatif, papier), la temporalité étirée (prise de vue → développement → séchage → scan / tirage), irréversibilités partielles (erreurs, accidents, pertes), attente, possible incertitude sur le résultat attentu.

Le plaisir du processus, pas seulement du rendu. Beaucoup de personnes aiment l’argentique non pas parce que “c’est plus beau” (ce qui est discutable), parce que le geste est plus lent, l’attente crée une tension, l’incertitude redonne de la valeur à chaque déclenchement, la manipulation du film engage le corps, l’erreur fait partie du procédé. La satisfaction est aussi dans le cheminement, pas seulement dans l’image finale. le processus peut procurer plus de satisfaction que le résultat. Aimer l’argentique pour son processus n’est pas un rejet du numérique, ni une nostalgie obligatoire. C’est souvent une recherche d’un autre régime d’expérience du temps, de l’attention et de la décision.

Apprécier la photographie argentique pour son processus constitue un exemple particulièrement clair de la démarche de processus en pratique photographique. L’argentique impose une temporalité étirée, une part d’incertitude, des gestes matériels et des irréversibilités partielles qui font du cheminement une expérience en soi. Le plaisir n’y réside pas seulement dans le rendu final des photos, aussi dans l’ensemble du parcours : attente, manipulation de la matière, engagement du regard et acceptation de l’inattendu. Cette valorisation du processus ne relève pas d’une nostalgie anti-numérique. En ce sens, l’argentique constitue une véritable école de l’arrêt, il apprend à assumer des choix et à accepter des formes arrêtées sans les soumettre à une optimisation infinie.

On peut tout à fait être axé sur l’expérience photographique vécue, sur la démarche de processus au delà du résultat objet photo fini, parce que l’on aime aussi le matériel photo en tant qu’objet et en tant que potentiel de vivre une pratique réelle avec du matériel différent. Il ne s’agit pas dans ce cas d’impulsion mais d’une pratique assumée même si elle peut ne pas être comprise vue de l’extérieur. L’objet photographique peut être perçu comme un compagnon, le processus comme une motivation pour sortir, une occupation, un centre d’intérêt personnel, au delà du but de produire des photos remarquables et de toujours penser objet fini. Photographier n’est pas seulement produire des photos, c’est vivre une expérience réelle.