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Choisir une pellicule selon ce que l’on veut exprimer

Comment choisir une pellicule selon son intention photographique plutôt que selon la sensibilité ISO ?

Lorsqu’un photographe demande : « Quelle pellicule choisir ? », la réponse est presque toujours la même. Tu photographies en plein soleil ? Choisis une 100 ISO. En intérieur ? Une 400 ISO. En faible lumière ? Une 800 ISO.

Ces conseils sont correctes, mais ils répondent à une question technique. Ils ne répondent pas à une question importante que veux-tu exprimer ?

Le choix d’une pellicule ne consiste pas seulement à adapter un film à la quantité de lumière qui sera disponible car on peut en ajouter (utilisation d’un flash par exemple). Il consiste surtout à choisir une manière d’interpréter une scène. La pellicule influence même déjà le regard.

Une pellicule n’est pas neutre

Deux pellicules de même sensibilité peuvent produire des photos au rendu très différent. L’une privilégiera des couleurs douces, l’autre les contrastes marqués. Certaines feront presque disparaître leur présence derrière le sujet car de base elles sont très neutres. D’autres imposeront immédiatement leur caractère par un grain visible, une palette colorée particulière et une matière plus affirmée. Le choix de la pellicule est déjà un choix esthétique.

Il ne s’agit plus seulement de savoir si l’on dispose d’assez de lumière, aussi de décider quelle place on souhaite laisser à la matière photographique.

Le film influence ce que l’on regarde

Imaginons deux photographes qui partent faire des photos au même endroit. Le premier charge une pellicule réputée pour sa douceur et sa restitution fidèle des couleurs par exemple une Kodak Portra 160. Le second choisit une pellicule au grain marqué, aux couleurs moins conventionnelles, il veut du vert et du granuleux, il choisit une Orwo NC500. Le paysage est identique. Pourtant, il ne réaliseront pas les mêmes photographies. Le premier sera attiré par les lumières délicates, il va chercher de la douceur. Le second remarquera davantage les détails, écorces, les mousses, les feuillages, les matières, les ambiances brutes, des fleurs et du vert. La pellicule ne change pas seulement le résultat. Elle influence ce que le photographe remarque avant même de porter l’appareil à son œil.

Une contrainte qui devient créative

On parle souvent des contraintes photographiques. Une focale fixe oblige à se déplacer. Un appareil moyen format impose un rythme plus lent. Le noir et blanc modifie notre perception des formes. La pellicule agit exactement de la même manière. En choisissant un film particulier, on accepte volontairement une certaine interprétation du réel. Cette contrainte devient un moteur créatif.

Les lunettes à travers lesquelles on regarde

On peut comparer la pellicule à une paire de lunettes. On ne les choisit pas parce qu’elles permettent simplement de voir. On les choisit parce qu’elles modifient notre perception. Pendant les vingt-quatre ou trente-six vues qui suivent, nous regardons le monde à travers elles. Une pellicule aux couleurs douces nous pousse inconsciemment vers certaines scènes. Une autre, plus granuleuse ou contrastée, nous attire vers d’autres sujets. Le choix du film devient alors une décision qui dépasse largement les considérations techniques.

Commencer par l’intention

Au lieu de se demander Quelle pellicule dois-je utiliser ? se demander qu’ai-je envie de ressentir aujourd’hui ? Ai-je envie de douceur ? De nostalgie ? d’une ambiance rugueuse ? De couleurs atypiques ? D’une atmosphère cinématographique ? D’un rendu presque documentaire ?

Lorsque cette intention est claire, le choix de la pellicule devient + évident. La technique vient ensuite.

Il est possible de choisir une pellicule pour ce qu’elle inspire. Si on charge une ORWO NC500 pour partir photographier la nature, ce n’est pas parce que l’on a absolument besoin d’une sensibilité de 400 ISO. C’est parce qu’on a envie de retrouver des verts particuliers, on veut de la matière, du grain bien présent, de cette matière qui participe à l’image. Avant même d’avoir quitté la maison, on sait déjà ce que l’on regardera.

Le choix du film influence, oriente le regard en lien avec l’intention de départ.

La première photographie est invisible. On imagine souvent que la photographie commence lorsque l’on appuie sur le déclencheur. En réalité, elle commence bien avant. Elle commence lorsque l’on décide d’emporter un appareil plutôt qu’un autre. Lorsque l’on choisit une focale. Lorsque l’on décide de photographier en noir et blanc ou en couleur. Peut-être, plus encore, lorsque l’on charge une pellicule. Car à cet instant, sans avoir réalisé une seule photo, nous avons déjà commencé à regarder autrement.

Le premier acte de la photographie argentique c’est le choix de la pellicule.

Dans la Photo il y a un aspect imaginaire. La pellicule n’est pas seulement un support photosensible, c’est aussi un objet culturel. Quand on met une Kodak Tri-X 400 dans son appareil, on sait que des générations de photojournalistes l’ont utilisée. Avec une Kodak Tri-X 400, on emporte un peu de cette histoire. Quand on charges un ORWO on se dit « Je photographie avec l’héritière de Wolfen, de l’Allemagne de l’Est, d’une usine qui existe depuis plus d’un siècle. » Quand on utilise une CineStill 800T, on sait qu’il s’agit à l’origine d’un film cinéma tungsten. Rien que cela influence déjà son envie de photographier. Il y a une histoire qui nourrit l’imaginaire. C’est ce qui explique le succès de nombreuses petites marques aujourd’hui. Elles ne vendent pas uniquement une courbe sensitométrique ou un grain ; elles vendent aussi une expérience, une origine, une histoire, une sensation de rareté, un bel emballage, une recherche de spécificité, de la curiosité. Le film commence déjà à raconter une histoire avant même la première photo, c’est déjà un objet, ça peut même être un cadeau que l’on se fait à soit même, tout content d’avoir obtenu le film dans sa boite.


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