Définir, identifier, son propre goût photographique pour sortir de la conformité en supposant ce qui va plaire. Le goût photographique ne tombe pas du ciel. Il se construit avec le temps, au fil des photos que l’on regarde, des photographes que l’on découvre, de nos expériences personnelles derrière l’appareil. Plus on explore, plus certains types de photos résonnent en nous — et d’autres non. C’est en comprenant pourquoi certaines approches nous touchent vraiment et pourquoi d’autres nous laissent indifférents ou ne plaisent vraiment pas, que l’on finit par tracer sa propre voie.
Feuilleter des livres, regarder des séries, aller voir des expositions, explorer les travaux d’auteurs très différents… Cette culture photographique permet d’élargir sa propre palette. On se rend vite compte que certains univers nous attirent, par exemple des photos plus documentaires, plus poétiques, plus graphiques, plus bruts (sans post-traitement excessif), plus contemplatifs, avec plus de narration etc.
Ces découvertes vues nourrissent notre regard, elle font par la suite ressortir ce qui nous correspond intimement. Un style personnel, c’est un style découvert. Ce qui compte aussi et que l’on oublie souvent, c’est ce qui ne nous touche pas. de comprendre pourquoi certaines photos nous laissent froid est aussi structurant que de savoir ce qui nous émeut. C’est là que se dessinent les contours de son propre goût.
Identifier le comment on ne veut plus photographier
Se définir, c’est aussi savoir s’éloigner de ce qui ne nous ressemble pas du tout et identifier ce que l’on ne veut pas faire ou ne veut plus faire. Beaucoup de photographes stagnent parce qu’ils reproduisent des photos vues mille fois par ailleurs, sans se demander si cela correspond à leur sensibilité. On a tendance à répéter les mêmes schémas.
Par exemple : Une rivière en pose longue avec cet effet d’eau laiteuse est devenu pour beaucoup un automatisme. On peut choisir plutôt d’explorer la réalité visuelle avec les turbulences en figeant le mouvement de l’eau, les bulles, les éclats, les reflets,les textures dans une vision plus authentique, moins spectaculaire mais plus personnelle. Le HDR hyper net / hyper contrasté/hyper-réaliste, techniquement impressionnant, pourtant le rendu est très éloigné de la perception humaine. On peut préférer un rendu plus doux, plus profond, plus brumeux, plus poétique, plus proche de ce que l’on ressent réellement. Les photos de mariage stéréotypées avec le couple derrière un arbre, sur une botte de paille, ou posé dans une mise en scène figée artificielle. On peut chercher quelque chose de naturel, sensible, vivant comme un geste, un regard partagé, une démarche plus documentaire et moins posée. Les couchers de soleil saturés à l’extrême, les portraits avec bokeh maximalisé sans intention. Les paysages surtraités en changeant le ciel etc.
Identifier ce qui nous attire profondément
C’est ici que se révèle notre singularité. Qu’est-ce qui te fait vraiment vibrer toi ? Les couleurs ? Les ombres douces ? Les scènes du quotidien ? Les ambiances silencieuses ? Les traces du temps ? Les objets oubliés ? La lumière brute ? Les gestes humains ? La poésie dans l’ordinaire ?
Repérer ses affinités donne une direction. Plus on les accepte, plus son propre style émerge. En fait il s’agit de travailler sa singularité. Une fois que l’on sait ce qui nous inspire, ce que l’on veut éviter … on peut affiner un style qui n’est pas fabriqué, qui est décanté. Sa propre façon de faire ne vient pas d’une recette ou d’un preset. Il naît de ses préférences, de son regard, de sa manière personnelle. Cela se construit avec du travail en photographiant régulièrement avec intention, en analysant ce qui fonctionne dans nos photos préférées, souvent simplifier, dépouiller, assumer, en écartant les automatismes empruntés. C’est chercher sa sincérité visuelle, approfondir ce que l’on ressent plutôt que ce que l’on croit devoir faire parce qu’on a vu ce type de photos par ailleurs avec plein de « like ».
On peut ne pas oser. Par exemple si on a envie de faire des photos de gens inconnus en gros plan, au grand-angle, pas forcément nettes mais avec de l’impact. Ce n’est déjà plus un problème de “sujet”, de je ne sais pas quoi photographier, on a une intention. Cette intention implique de la proximité, une forme de frontalité, possiblement une légère violence visuelle, et surtout… une exposition de soi. Ce qui bloque souvent, ce n’est pas une question de choix du sujet lui même, c’est l’audace qu’il demande. Une conformité est plus confortable que de se lancer dans ce que l’on aimerait vraiment faire. Identifier ce qui nous bloque dans un « qu’est-ce que tu as envie de photographier mais que tu évites par peur, angoisse, gêne, timidité regard des autres, légitimité ? Passer du « Je n’ose pas parce que j’ai peur des réactions négatives » au « Je n’ose pas encore, parce que ce type de photos me demande une posture intérieure plus solide. » aussi se lancer progressivement sans sur-interpréter des réactions négatives possibles. Parfois il suffit de tenter pour finir par se dire finalement ça c’est bien passé. Un frein peut être simplement intérieur. Se lancer par étapes, « Aujourd’hui, je travaille ma posture, mon attitude, pas la qualité des photos » ; « Aujourd’hui, je m’autorise à être proche du sujet, même si je n’ose pas encore déclencher, je travaille à être décontracté ». Se préparer avec des arguments courts et assumés « Je travaille sur une série photo, j’expérimente des photos de très près. », « Je m’intéresse aux présences, aux visages, à ce que l’on dégage. », « si cela vous a gêné, je comprends, j’efface la photo. ». Se mettre dans une posture ouverte, simple, honnête, sincère, non agressive verbalement. « Je suis photographe et j’expérimente une nouvelle approche pour moi ».
Se différencier en photographie professionnelle
Une grande partie des photos professionnelles destinées à des particuliers utilisent les mêmes recettes, les mêmes genre de poses, les mêmes types de lieux, les mêmes traitements appuyés, les mêmes scénarios visuels. Ce n’est pas un problème en soi, car cela peut rassurer un client… Toutefois il enferme le photographe dans un cadre prévisible, échangeable entre un photographe et un autre. Pour créer une signature différente et attirer des clients qui te choisissent pour ton style, il est nécessaire d’intégrer une approche plus personnelle, moins stéréotypée, aller au delà de la « photo qui fait pro ».
Par exemple pour des photos de couple, photographier le couple dans son univers réel, chez eux, leur rue, leur café habituel, un lieu qui raconte quelque chose de leur histoire. Travailler avec les lieux ordinaires, une devanture, un parking, un vieux garage, une ruelle, un intérieur sombre avec une lecture visuelle forte. Utiliser les imperfections du lieu comme matière, murs écaillés, lumières mixtes, météo grise, textures brutes. Oser la simplicité, une seule fenêtre comme éclairage, un coin d’ombre, un sol mouillé. Cela donne des photos singulières, qui ne ressemblent pas à celles de 10 000 autres couples faites par un photographe professionnel qui cherche avant tout à sécuriser la prestation dans des représentations « classiques ».
Concernant le post-traitement, les presets “wedding bright & airy”, “moody dark & warm”, ou le contraste fort, produisent des photos homogènes. Les photos plaisent généralement… mais ne marquent pas un style vraiment personnel. Se différencier avec une cohérence colorimétrique subtile, pas un preset préfabriqué déjà vu sur moult sites internet. Opter pour un rendu moins lissé, plus ancré dans la réalité visuelle. Assumer son propre style de post-traitement par ex doux et contrasté, « film-like » sans caricature, couleurs nuancées pas du hyper saturé, grain léger etc. En fait il s’agit de créer ses propres courbes tonales, construire son identité visuelle. Le traitement contribue ainsi à la signature. Ce n’est pas un filtre en un clic; il est lié à sa façon de photographier pas plaqué parce que« en général ça plait et ça fait pro » mais que l’on retrouve un peu partout, le client va alors chercher un photographe qui applique ce rendu et il choisira le moins cher.
On parle souvent de “style personnel” comme d’une signature visuelle que l’on développe avec les années, il nait aussi dans le fait de savoir ce que l’on aime profondément en matière de photo. Tant que l’on ne se connaît pas, tant que l’on reproduit des modèles dominants, les traitements tendance du moment, on reste dans les chemins balisés. On peut « faire pro« , mais on ne fait pas du “comme soi”.
Ne pas faire ce que la majorité fait, pas par esprit de contradiction, pas par posture, pour sortir des formules avec un travail singulier qui porte une intention claire, une personnalité, un regard, une expérience pour les clients. C’est dépasser le fait d’être un technicien compétent pour devenir un photographe que l’on choisit pour son style, que l’on contacte précisément pour sa façon de faire.
Dans le marché actuel les techniciens de la photo sont nombreux, les photographes “corrects” sont partout, les styles interchangeables saturent les réseaux. Ceux qui se démarquent vraiment sont ceux qui ont une approche personnelle, une sensibilité identifiable, un univers cohérent, une signature visuelle et qui ont osé.
Des photos creuses ?
On peut faire un parallèle avec l’écriture. Un texte creux, ce n’est pas un texte mal écrit. Ce n’est pas un texte bourré de fautes. Ce n’est même pas forcément un texte complétement vide d’informations. Un texte est creux quand il donne l’illusion de dire quelque chose, mais qu’il ne dit rien qui touche, rien qui apporte quelque chose de différent. Un texte est creux quand il enchaîne des phrases déjà vues mille fois. il est rempli de généralités. il n’a pas de point de vue, il n’a pas de nécessité intérieure, il évite le conflit, la complexité, l’ambiguïté. il répète plutôt qu’il n’invente, il meuble. Un texte peut être techniquement impeccable, bien construit, fluide… et complètement creux, parce qu’il n’y a rien derrière les mots.
Une photo creuse, ce n’est pas une photo ratée techniquement. Ce n’est pas flou. Ce n’est pas mal exposé. Ce n’est pas complétement mal cadré. Une photo creuse, c’est une photo qui imite, c’est du déjà vu. C’est une photo qui répète, qui copie un style, qui n’exprime rien qui vienne du photographe. Une photo est creuse quand elle applique une recette de composition sans intention. Elle utilise un preset pour produire un “effet” pour l’effet, au lieu d’un regard. Elle cherche à être jolie pour être jolie. Elle cultive le joli pour le joli, comme un décor sans histoire. Elle coche des cases visuelles. Elle plaît sur Instagram parce qu’elle ressemble aux autres. Elle montre quelque chose sans rien dire sur ce quelque chose. C’est une photo polie, propre, conforme, dans l’apparence, sans substance. Il peut exister des textes creux et des photos creuses. Dans les deux cas, c’est une présence qui manque. Pour dépasser ce stade, que l’on fait tous plus ou moins car c’est plus confortable, s’appuyer sur ce qui nous touche vraiment, peut être une piste à explorer.