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Eugène le précurseur

Il s’agit d’Eugène Atget (1857–1927), qui partait à pied presque chaque jour dans les rues de Paris, chargé comme un baudet avec sur son dos une chambre photographique en bois, un trépied, des châssis lourds, un voile noir. 20 kilos d’obstination, comme d’autres transportaient un sac de charbon. Il transportait l’outil pour illustrer ce qui allait disparaître, un colporteur discret d’une ville en mutation.

Décédé dans l’anonymat complet en 1927, Eugène Atget est aujourd’hui reconnu comme l’un des fondateurs de la photographie documentaire. Son influence dépasse largement ce cadre. Sans le revendiquer, Atget fut un précurseur dans des domaines aussi divers que la photo de rue (street photography), la photographie sociale, la photographie d’architecture, en s’inscrivant sans le savoir même dans le surréalisme. Cet humble photographe a arpenté Paris pendant plus de 30 ans, équipé de sa chambre photographique. Son objectif était de constituer un inventaire visuel du « Vieux Paris » en voie de disparition, destiné aux artistes, architectes et institutions. Il vendait ses photos comme des « documents pour artistes », sans prétention artistique personnelle. En effet, il se voyait comme un artisan de la mémoire de Paris, réalisant ses vues « pour les artistes » (c’est ce qu’il écrivait lui-même)..Cependant, ses photographies, notamment celles des vitrines parisiennes, révèlent une complexité visuelle inattendue. Les reflets dans les vitrines créent des superpositions d’images, mêlant l’intérieur et l’extérieur, le réel et le reflet, conférant à ses réalisations une dimension surréaliste. Bien qu’Atget ne se soit jamais revendiqué du mouvement surréaliste, ses photos ont été redécouvertes et réinterprétées après sa mort.

La redécouverte par Berenice Abbott

Berenice Abbott (1898–1991), photographe américaine, découvre le travail d’Atget en 1925 à Paris, grâce à Man Ray, pour qui elle travaille comme assistante. Fascinée par la qualité et la poésie des photos d’Eugène, elle cherche à le rencontrer puis parvient à le photographier en 1927, peu avant sa mort. Consciente de l’importance de son oeuvre, elle acquiert une grande partie de ses négatifs et tirages (avec l’aide de Julien Levy) et les a fait connaître aux États-Unis, notamment via le MoMA, et elle s’engage à promouvoir ce travail. En 1930, elle publie « Atget, photographe de Paris », contribuant à inscrire ses réalisations dans l’histoire de la photographie. Elle continue à promouvoir ses oeuvres pendant des décennies en organisant des expositions et en publiant d’autres ouvrages, tels que « The World of Atget » en 1964. Le travail d’Atget, redécouvert et promu par Berenice Abbott, a eu une influence sur la photographie moderne. Ses photos ont inspiré des photographes tels que Walker Evans et Lee Friedlander, notamment dans leur approche de la photographie urbaine et documentaire. Les jeux de reflets dans les vitrines, les compositions apparemment simples tout en étant riches en détails, ont ouvert la voie à une nouvelle esthétique photographique. Pourtant, malgré cela, le nom d’Atget est souvent absent des discussions actuelles sur la photographie de rue ou les photos de reflets. Ses contributions restent parfois méconnues.

Le photographe des rues vides

Bien avant l’essor de la « street photography », Eugène photographiait la ville aux premières heures du jour. Pas par choix artistique au départ, pour éviter les passants et mieux documenter les bâtiments. Le résultat est d’une modernité saisissante : rues désertes, lumière rasante, atmosphère suspendue. Bien avant la street photography telle qu’on la connaît, Atget arpentait Paris à l’aube, capturant des rues désertes, baignées d’une lumière douce. Pourtant, le résultat est vraiment frappant de modernité avec ses photos d’un Paris silencieux, suspendu, où l’humain est absent… partout suggéré. Aujourd’hui, ces rues vides sont souvent associées à des photographes contemporains mais Atget l’avait déjà fait, un siècle plus tôt.

Il invente, une forme de « photographie de l’absence », où la ville elle même devient personnage.

Un poète des reflets

Ses célèbres vitrines parisiennes, photographiées à la chambre, sont devenues des photos emblématiques du flou entre réel et illusion. Atget y capture les reflets de la rue, les objets de la vitrine, les jeux de transparence dans une même photo. Cette ambivalence visuelle a fini par séduire les surréalistes qui y voyaient une puissance poétique brute. Atget ne se disait pas artiste, et pourtant ses photos sont des haïkus visuels. Les surréalistes comme Man Ray, puis Berenice Abbott, l’ont d’ailleurs immédiatement perçu. Aujourd’hui, on cite souvent d’autres noms (Evans, Friedlander, Cartier-Bresson) pour ce jeu des reflets… en oubliant celui qui les avait devancés. Le haïku est un court poème japonais très épuré, qui isole un instant fugace, souvent lié à la nature, à une sensation ou à un changement subtil. Il exprime beaucoup avec très peu de mots, souvent avec une sensation de calme, de silence ou de mélancolie, par exemple « Le vent d’automne dans le cri d’une porte qui se referme ». On parle parfois de photographie-haïku quand une photographie, sans artifice, saisit un instant modeste mais plein de sens, c’est une belle manière de penser la photo : Moins comme un spectacle, plus comme une respiration, un geste.

Au Tambour, 63 quai de la Tournelle (5e arr)

Un inventoriste des « petits » métiers

Atget a photographié les modestes travailleurs de Paris : marchands de journaux, chiffonniers, rémouleurs, coiffeurs, petits commerçants. Il réalise alors un véritable reportage sociologique avant l’heure. Une photographie de la mémoire ouvrière, sans misérabilisme ni mise en scène excessive, en faisant poser toutefois étant donné la lenteur de la photographie à la chambre grand format, en obtenant ainsi la participation des gens photographiés.

Chiffonier by Eugene Atget – Original public domain image from Getty Museum

Un témoin de l’urbain en mutation

Son projet initial : documenter le « Vieux Paris » avant qu’il ne disparaisse avec la modernisation. Il photographie des rues promises à la démolition, des façades branlantes, des cours intérieures, des enseignes artisanales. Ce travail est aujourd’hui précieux pour les historiens de l’urbanisme. Il anticipe, sans le formuler, une photographie engagée sur les transformations de la ville comme illustration aussi du temps qui passe et transforme les lieux, les métiers, les apparences, les gens.

Un jardinier du banal et du contemplatif

Il a aussi photographié les statues, les grilles, des parcs, des jardins publics, dans des compositions méditatives, simples. Il en ressort une poésie calme, silencieuse, contemplative. Pas d’événement, pas d’effets spectaculaires, simplement avec une attention soignée au réel. Un regard humble avec une intensité rare.

Au niveau de sa méthode, il ne photographiait que le matin, profitant de la lumière douce et surtout de l’absence de passants dans les rues. Cela donne à ses photos cette ambiance dépeuplée presque fantomatique, typique de son style. Il développait ses plaques chez lui, rue Campagne-Première, dans le 14ᵉ arrondissement, à Montparnasse. Sa vie était très modeste : il vivait dans une semi-pauvreté, vendant ses clichés à l’unité pour quelques francs aux artistes et aux Institutions.

Eugène Atget a influencé, à son insu, des générations entières de photographes : Walker Evans, Berenice Abbott, Lee Friedlander, jusqu’aux photographes contemporains des villes et du quotidien. Il a travaillé seul, sans aucune reconnaissance de son vivant, pourtant, son œuvre est d’une richesse puissante.

Eugène Atget a vécu, humblement, en précurseur de la photographie moderne.

Men’s Fashions by Eugene Atget More: Original public domain image from Los Angeles County Museum of Art
Lys (Lilies) by Eugene Atget – Original public domain image from Getty Museum
Porteuse de pain, Original public domain image from Art Institute of Chicago

Quelques ouvrages pour approfondir la découverte d’Atget et d’Abbott :

  • Eugène Atget, Paris : un recueil de ses photographies emblématiques.
  • Berenice Abbott (Photofile) : une introduction à son œuvre et à son rôle dans la reconnaissance d’Atget.

Bnf : Atget