Les différences entre une pratique photo professionnelle et une pratique personnelle semblent intéressantes à souligner. En pratique professionnelle il s’agit que les photos conviennent au client, avec un résultat convenu attendu, qui va dépendre du type de la demande exemples : photos pour CV, entreprises, mariages etc. Concernant une pratique photo personnelle, les attendus dépendent de plusieurs types de pratiques, photos souvenir, photos pour les réseaux sociaux, photos style carte postale où ce qui compte c’est le lieu, photos expressives des passionnés de photo, photos pour apprendre… Une démarche personnelle réfléchie est aussi possible en photo personnelle, faire des séries, se fixer un objectif. Il existe une pratique aussi comme expérience photographique, c’est à dire le processus est alors plus important que le résultat fini ; le plaisir, la photo comme but de sortir, faire des voyages, le but est la photo, la sortie est le but pour faire des photos, il peut même exister des aspects thérapeutiques.
Deux pratiques, deux logiques (pas complétement séparés)
Une erreur possible est de croire que “photo en pro » est une pratique plus sérieuse au niveau de son engagement et que la photo personnelle ce serait la liberté totale. En réalité, ce sont surtout deux cadres de contraintes différents.
La pratique professionnelle : La logique principale c’est de répondre à une attente externe et de trouver des clients qui payent car c’est un travail qui doit être rémunérateur. Le critère de réussite c’est la satisfaction du client. L’usage de la photo a une fonction claire et définie à l’avance. CV / LinkedIn rendu crédible, neutre, rassurant, corporate valorisation de l’entreprise, mariage narration, émotion lisible, témoignage, souvenirs exploitables, photos de produits rigueur technique pour vendre, rassurer, séduire. La photo est un moyen. La créativité existe, dans un cadre donné, même quand il y a un souhait d’artistique appuyé, d’originalité forte, c’est une pratique sous contrat.
Pratique personnelle : Il s’agit d’un champs beaucoup plus éclaté, avec des logiques variées. Photo souvenir, vie sociale, parfois c’est « Regarde comme c’était beau – j’y étais”, mémoire, partage, réseaux sociaux. La photo sert surtout à dire “J’ai vécu ça” avec pas forcément une exigence forte (mais ça peut exister). Photo pour le plaisir, photos de passionné, simplement “J’aime faire des photos”. La photo peut être un prétexte avec le plaisir du geste, le plaisir du matériel, le plaisir d’observer et de transcrire, une occupation, un désir de progression technique avec la photo comme terrain d’entraînement. La photo finale a parfois moins d’importance que ce que l’on apprend en la faisant, tester, rater, comprendre, comparer, progresser, expérimenter des nouveaux outils. Certaines pratiques personnelles se rapprochent d’une pratique professionnelle, dans le domaine de la photo expressive dans une démarche personnelle. Ce peut être aussi une pratique d’auteur avec en fond l’idée d’une rémunération à un moment, séries, cohérence, finalité livres photo, projets au long cours, volonté de dire quelque chose. Ici, la photo perso devient beaucoup plus exigeante, en fait le client c’est soi même. Un besoin interne avec une auto-évaluatation et des attentes fortes “Est-ce que cette photo est juste par rapport à ce que je veux exprimer ?”.
Autre approche qui sera développée dans un autre article car c’est un sujet riche, la pratique photo comme un processus, une expérience vécue, pas seulement comme un résultat. Dans certaines pratiques personnelles la photo est le déclencheur de l’expérience. Le processus compte + que la photo finale, la photo objet. La pratique devient un prétexte pour sortir, un moteur de motivation, une manière de regarder autrement, une raison d’aller quelque part. La sortie photo est parfois le vrai but.
Une pratique perso peut aussi nourrir une pratique pro. Une pratique pro demande rigueur, sérieux, méthode, efficacité, la capacité de produire même sans inspiration, des sujets que l’on n’apprécie pas forcément… Liberté limitée par la commande peut être confortable car on sait clairement ce que l’on doit faire. Toutefois à la longue cela peut mener à une perte de sens, épuiser, rigidifier, perdre le plaisir de faire. Aussi garder une pratique perso nourrit le regard, la sensibilité, la singularité, la fraîcheur. Beaucoup de styles pro viennent d’une démarche personnelle préexistante. Ce qui rend un pro intéressant, c’est souvent ce qu’il fait quand personne ne lui a rien demandé.

Il est possible de confondre aimer faire des photos et pouvoir en vivre. Entre pratiques personnelles et pratique professionnelle, la différence n’est pas une question de talent, mais de logique. Ce n’est pas la même chose de penser d’abord être payé, intégrer cette différence peut éviter des désillusions. Faire de la photo pour le plaisir et faire de la photo pour des clients, ce n’est pas seulement changer de statut, c’est changer de centre de gravité. Dans un cas, on suit ce qui nous appelle, dans l’autre, on répond à ce qui est attendu. Ni l’un ni l’autre n’est supérieur, mais les confondre est souvent une source de malentendus, voire de frustrations. Devenir photographe professionnel peut être imaginé comme une version “réussie” de la photo plaisir, on ferait ce qu’on aime, en étant payé.
La réalité est plus nuancée. La pratique professionnelle obéit à d’autres règles, d’autres contraintes, d’autres enjeux que la pratique personnelle. La photographie peut être un refuge, un plaisir, une manière d’habiter son quotidien. Elle peut aussi devenir une prestation, une activité, un métier. Ces deux réalités ne s’opposent pas, elles ne fonctionnent pas selon les mêmes règles. Toutefois la situation devient de + en + difficile, ce n’est pas le tout de trouver des clients, il y en a qui veulent fixer le prix, et aussi des mauvais payeurs, des absents lors du paiement. Beaucoup de photographes pro en viennent à dire envoi de zéro photo avant règlement complet et sans acompte pas de déplacement … Il peut même y avoir des côtés éthiques des moments, par exemple une demande pour faire des photos de plats industriels embellis, destinés à des restaurants qui ne correspondront pas à la réalité servie, alors que l’on est pour les restaurants avec des plats fait maison avec des produits frais avec l’apparence qui n’a pas à être modifiée sur les photos commerciales. Un désir de ne pas vouloir participer à la vente du faux.
Il est aisé de projeter sur la photo pro une image idéalisée, faire ce qu’on aime, quand on veut. Pourtant une grande partie du temps de travail ne sera pas du temps de prise de vue. L’activité principale sera de trouver des clients, de se rendre visible, de répondre, relancer, expliquer ce que l’on fait, rassurer, négocier, justifier pourquoi le tarif est ainsi, passer beaucoup de temps à faire des devis, sans résultat. il faudra souvent produire des photos avant tout efficaces, répétables, lisibles, plutôt que prioritairement singulières. La photo sera alors une activité économique. Par exemple avoir un site internet, cela ne suffira pas. Être complétement allergique au commercial est un vrai signal à écouter. On peut aimer profondément la photographie et être très mal à l’aise avec des concepts comme se vendre, parler d’argent, négocier sans cesse, se rendre visible, transformer son regard en offre commerciale. C’est un indicateur très important lorsqu’on envisage une pratique professionnelle. La dimension commerciale n’est pas un “bonus optionnel”. Si cet aspect met en tension permanente, la pratique pro peut vite devenir une source de stress majeur, d’anxiété ou d’usure là où la photo était, à l’origine, un espace de respiration. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas se lancer, si on le souhaite profondément. Cela signifie qu’il vaut mieux le faire en conscience, en sachant ce que l’on peut accepter et dans quoi on s’embarque avec la photo.
Choisir sa relation à la photographie
Il n’y a pas de hiérarchie réel au niveau d’un jugement qualitatif, entre pratiquer pour soi et pratiquer pour des clients. Franchement on s’en fiche de ce genre de critères de supériorité suggérée de l’une par rapport à l’autre. Un « amateur » peut avoir beaucoup de talent et faire des photos expressives et touchantes. Il y a des choix de posture, de contraintes et de rapport au sens. Certaines personnes peuvent tout à fait s’épanouir dans la relation client, dans l’efficacité visuelle attendue, dans le fait de rendre service par une pratique photo pro. D’autres ont besoin que la photo reste un espace sans connotation commerciale, une pratique lente, possiblement « inutile » mais vivante. L’enjeu n’est pas de choisir un « camp”, une case, une étiquette, c’est de ne pas confondre les logiques et de se sentir dans une cage.