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La dispersion

Dans une pratique photo, quand on aime expérimenter, toucher un peu à tout, ne pas se sentir limité, on peut ressentir une impression de dispersion. C’est souvent le signe que l’on a plein d’élan, pas que l’on manque de discipline. Le but, ce n’est pas d’éteindre cet enthousiasme actif, c’est de canaliser.

Comme solution on peut penser de suite, se polariser sur une série. Mais cette approche peut paraitre frustrante, trop limitée, restrictive. Au lieu de se dire “Je fais UNE seule série sur X”, on peut se dire “J’explore un champ de recherche.” Exemples de séries assez larges pour ne pas paraitre comme un bridage, explorer un champ : la présence/absence, la relation au temps, la banalité au quotidien, les traces humaines, la couleur comme émotion, la solitude dans l’espace public, les lieux fatigués / intermédiaires. Une série c’est un cadre précis, resserré. Un champ c’est un territoire mental plus large dans lequel on peut errer, toutefois la force est dans le pas n’importe comment. Il s’agit de trouver une cohérence souterraine, sans s’obliger à faire des photos qui se ressemblent trop.

Il est aussi possible de pratiquer par “motifs obsessionnels” (à la place de thèmes fixes). Au lieu de se dire “je fais une série fermée sur X”, observer ce qui revient naturellement dans ses photos existantes, trouver sa récurrence. Ce peut être les seuils, portes, fenêtres, les bâtiments anciens, les objets abandonnés, les silhouettes, les couleurs délavées, les lieux vides, les traces du passé etc. Identifier ses tics qui ne sont pas forcément encore conscientisés. Ainsi on ne force pas un sujet qui peut paraitre trop limitant. On identifie et on laisse émerger des obsessions visuelles. Avec le temps, en général une pratique assidue se polarise toute seule autour de « champs », sans passer par la case “projet cadré contraint”.

Le système de “missions photo” (se mettre un cadre temporaire). Pour canaliser la dispersion sans s’enfermer, on peut travailler par missions courtes. Pendant une semaine, je photographie ce qui est immobile.” ; “Pendant 10 sorties, je cherche des scènes vides avec une approche minimaliste.” ; “Aujourd’hui, je travaille uniquement avec une contrainte de couleur.” ; “Je photographie uniquement à hauteur de poitrine.” Effets : on nourrit son côté expérimental que l’on apprécie, tout en donnant une direction temporaire, on évite le papillonnage pur. Il s’agit de se construire une pratique en cycles, pas en séries figées pour ne pas se démotiver.

Le “journal photographique orienté” (plutôt qu’un projet) : On peut assumer une pratique de type journal visuel, mais avec une intention claire “Je photographie mon environnement comme un journal sensible de ce que je traverse.” Ce n’est pas une série au sens classique.
C’est une pratique continue, avec une posture claire, une tonalité, une manière de regarder. Ce qui évite la dispersion ici ce n’est pas le sujet, c’est la cohérence de regard. Les photos peuvent être très différentes, l’objectif est de sentir que c’est du “toi”.

La “constellation de photos” plutôt que la série linéaire. Au lieu de penser “une série = un sujet = une suite logique”, penser en constellations. On produit des photos très différentes mais qui dialoguent entres elles par l’atmosphère, le rythme, la solitude, la tension, le rapport au réel. On fait ensuite des accrochages mentaux. Ces 3 photos fonctionnent ensembles. celles-ci forment un mini-groupe. celles-là dialoguent par contraste. La cohérence est relationnelle, pas thématique. C’est une façon très expressive (et très libre) de donner du sens sans enfermer la pratique.

Le vrai risque n’est pas la dispersion… c’est l’absence de posture

La dispersion ce n’est pas très grave en soi, car le plus souvent avec le recul on trouve une cohérence, cette cohérence c’est son soi, sa façon de faire et ses propres récurrences, non identifiées souvent. Le vrai piège, ce serait plutôt expérimenter sans posture intérieure, tester des trucs sans intention, se polariser sur les effets pour les effets, accumuler des photos sans regard sur ce que l’on est en train de chercher.

On peut être curieux, dans l’expérimental et profond, si on a un dialogue avec sa propre production. en se posant une posture dans le comment on regarde et avec une exigence. Au lieu de se poser la question “Sur quoi je peux faire une série ?”, essayer “Qu’est-ce que je cherche à comprendre, à éprouver par ma pratique photo en ce moment ?”. La réponse peut changer au cours de l’année. L’idée, c’est de déplacer le centre de gravité de sa pratique, ne plus organiser sa pratique autour d’un objet à produire (une série), mais autour d’un mouvement intérieur à explorer. “Quelle série je fais ?” nous met en mode production = résultat = forte attente = pression = risque de découragement. Cela pousse à chercher un thème, un concept, un cadre, et place souvent dans une logique un “projet à réussir absolument ». Le mode “Qu’est-ce que je cherche à comprendre / éprouver par la photo en ce moment ?” nous met en mode recherche vécue, mettre une part de soi, de son état, de sa tension intérieure. Il autorise l’évolution, le flou, les détours. On pense moins en objet fini à produire. C’est une bascule, on ne construit plus une série parce qu’on doit faire une série sinon on a l’impression de se disperser, on habite une question.

À quoi peut ressembler une “bonne” question intérieure ? il ne s’agit pas forcément d’une question très intellectuelle, pas un concept abstrait. C’est trouver une question qui travaille vraiment. Exemples de questions fertiles : “Pourquoi certains lieux me rassurent et d’autres m’oppressent ?” ;“Pourquoi je suis attiré par ce qui est fatigué, abîmé, oublié ?” ; “Qu’est-ce que je ressens face au vide / à l’absence ?” ;Pourquoi j’ai besoin de ralentir quand je photographie ?” ; “Qu’est-ce que je cherche à retenir du temps qui file ?” ; “Qu’est-ce qui me touche dans les choses ordinaires ?” ;“Pourquoi je reviens toujours vers les mêmes ambiances ?” Ce sont des questions existentielles modestes qui permettent de déclencher une cohérence. Ainsi quand on sort faire des photos, on ne se dit pas “Je DOIS faire des photos pour ma série sur les plantes vertes sur les balcons” pour qu’elle avance. A la place on se dit, je vais voir comment ma question intérieure se manifeste dans ce que je rencontre. on peut photographier plein de choses différentes et les observer avec la même sensibilité active. La cohérence ne vient pas du sujet. Elle vient de la tension intérieure que l’on explore. Par exemple : “Pourquoi je suis touché par les lieux ordinaires et pas par les lieux ‘spectaculaires’ ?” Ça peut donner des parkings vides, des zones périurbaines, des façades banales avec une approche graphique, des rues sans intérêt apparent avec une silhouette au loin, des paysages de lieux connues sans l’aspect « carte postale”. On ne fait pas une série sur “les parkings”, on travaille son rapport à la banalité.

Comment formuler sa question : “En ce moment, par la photo, je cherche à comprendre / ressentir / explorer : …………………….” Ou “Ce qui me travaille en ce moment quand je photographie, c’est : …………………….” On écrit ça sur 3 lignes, ensuite, on peut en extraire une phrase-boussole très simple : “Ma pratique explorée en ce moment, est : ……… ”

Une bonne question ne se “résout” pas vite, donne envie de sortir photographier, elle est motivante, rend plus attentif pour observer, fait regarder ses photos autrement, semble à la fois intime et universelle. Si on se dit “Bof, c’est juste un thème sympa », ce n’est pas encore ça.
Si tu te dis “Ah oui… ça, ça me touche vraiment”, là, tu tiens quelque chose.

Ce que ça change dans la durée et pourquoi c’est puissant : Cette approche respecte son côté curieux, autorise complétement l’expérimentation, évite l’éparpillement vide, crée une cohérence profonde sans s’enfermer (c’est du soi), permet à plusieurs “mini-séries” de naître naturellement, sans pression du résultat immédiat. on ne se sent pas prisonnier d’un projet qu’il faut faire aboutir sinon j’aurai le sentiment de ne pas aller au bout et patati je ne vais pas au bout, c’est trop difficile, je n’y arrive pas et patata. A la place on est en dialogue continu avec une question vivante. souvent, avec le temps, une série émerge toute seule comme une cristallisation naturelle, pas comme une contrainte.

La série classique

Certaines personnes peuvent apprécier une contrainte qui les guide dans leur approche. Pour certaines personnes, la série n’est pas une prison… c’est un appui. Nous n’avons pas tous le même rapport aux contraintes. Chez certains, une contrainte libère l’énergie créative, rassure, structure, permet d’aller plus loin, évite l’éparpillement mental, donne un sentiment d’élan et de continuité … Là où d’autres étouffent. Les deux profils existent, et aucun n’est théoriquement “plus artistique” que l’autre.

Une série très cadrée peut agir comme un objectif “je construis quelque chose” ; une boussole claire « je sais pourquoi je sors » ; un cadre rassurant avec moins de décisions à prendre ; un rituel même geste, même terrain ; un apaisement mental moins de dispersion intérieure. La série avec un thème très précis agit comme un canal étroit qui augmente la pression créative. Ce qui fait la différence, ce n’est pas “faire une série”, c’est « est-ce que la contrainte est choisie ou subie ? » , « Est-ce qu’elle correspond à ton tempérament ? » ,  » est-ce qu’elle me met en mouvement ou me bloque ? ». ce qui peut être désagréable c’est un concept trop grand, un projet étiqueté “important”, une série pensée pour être montrée pour obtenir des likes, une contrainte qui donne envie de tricher. Il existe plusieurs profils, le profil A – Le photographe “canalisé par la série” sinon il se disperse sans cadre, il aime approfondir un thème, il se sent porté par un projet clair, il progresse par creusement, il trouve que la contrainte lui convient bien. Pour ce profil, la série est un outil confortable. Profil B l’étouffé par la série, il a besoin de mouvement, ils se lasse vite des cadres figés, il pense par associations libres, il progresse par exploration, il trouve la liberté dans l’ouverture, Pour ce profil, la série est vite vécue comme un corset limitant. Beaucoup de gens oscillent entre les deux selon les périodes de leur vie.

On peut aimer les contraintes… sans aimer les séries longues. Il y existe des formes hybrides des mini-séries courtes (5–10 photos puis on change) ; des séries temporaires (2 semaines, 1 mois ensuite on change) , des projets à règles strictes mais à durée très limitée , des séries comme laboratoire, pas comme “œuvre finale”. Question à se poser : “Quand je me donne une contrainte forte, est-ce que je me sens plus vivant… ou plus serré ?”

Si on se sens plus vivant, que c’est motivant, on fonce, c’est un levier. Si on se sens resserré, stressé la forme de la contrainte est à adapter. Si on se sent coupable quand on s’écarte du projet, la contrainte est mal ajustée. Une bonne contrainte donne envie d’y revenir, n’a pas besoin d’être tenue par une discipline stricte, attire naturellement son regard. Ce qui peut intéresser peut-être au fond, ce n’est pas “la série avec un thème restreint”, c’est un besoin de structure.

La structure peut prendre plusieurs formes. Une intention, un protocole de prise de vue, un champ de recherche, des missions temporaires, un rituel de pratique, une règle de composition (par exemple mettre de la tension). La série est une structure possible, pas une structure obligée. La série combine souvent un champ de recherche défini, des règles de composition qui devront être en accord, une durée, un protocole, une intention. C’est une structure composite, puissante, mais lourde. Elle est super quand on a envie de creuser longtemps, on a trouvé un noyau (thème-sujet) qui porte, on ressent de l’élan, pas de la crispation. Elle est moins adaptée quand on a l’envie de rester souple, mobile. On a besoin de respirer. On est en phase d’exploration, on veut travailler son langage visuel. Selon le moment une “bonne structure” avec une intention, des contraintes courtes, un travail sur la composition, des disponibilités en cycles temporaires, le mode missions peut être adapté pour ne pas s’’enfermer dans une série longue. “Je ne cherche pas un projet à tenir, je cherche une forme de structure motivante qui me convienne et qui me fasse regarder de manière + sincère.”

L’intention

C’est ce qui donne une direction, donc à aborder quand on réfléchit à la dispersion. C’est une boussole, pas un carcan. L’intention, c’est un fil conducteur qui donne de la cohérence à des photos très différentes, une posture de regard, une tension intérieure que l’on explore, une manière de se tenir face aux sujets en photographiant. une question vivante, pas un concept figé. Exemples d’intentions : travailler la présence par l’absence, explorer le déséquilibre, rendre visible une friction, photographier l’inconfort discret, faire sentir l’immobilité dans un monde qui bouge etc.

L’intention, ce n’est pas un un thème défini (“les murs”, “les parkings”), une série à produire, un sujet à illustrer, un concept marketing, un objectif de résultat (“faire de belles photos”).

Sans intention on se disperse par les sujets, on photographie ce qui “passe”, on accumule des photos sans direction, la pratique peut devenir routinière. L’intention est une structure souple elle canalise sans cloisonner. On peut photographier « n’importe quoi » on le regarde avec une même qualité de présence. La cohérence vient du comment, pas du quoi. On a une structure intérieure sans s’enfermer. “En ce moment, par la photo, je cherche à..…”

En cours d’art / esthétique l’intention artistique désigne ce que l’artiste cherche à exprimer, à explorer ou à provoquer par son œuvre. C’est la version “pédagogique” classique. Elle sert à parler de posture de création, démarche, projet, sens. . Il y a des positions théoriques. L’intention de l’artiste est centrale (plutôt du côté de certaines esthétiques, de la critique d’art “classique”). Idée : pour comprendre une œuvre, il faut comprendre ce que l’artiste a voulu faire. Dans cette vision l’intention éclaire le sens, la démarche de l’auteur est importante, l’œuvre est reliée à une posture consciente. On la retrouve souvent dans les textes d’exposition, l’enseignement artistique, les dossiers de démarche, les notes d’intention.

Autre position, l’intention de l’artiste n’est pas souveraine (courants formalistes, structuralistes, sémiotiques, etc.). Idée : Une œuvre dépasse ce que l’artiste a voulu dire. Le sens se construit aussi dans la forme et dans le regard du spectateur. “l’intention de l’auteur ne suffit pas à fixer le sens d’une œuvre” parfois résumé (un peu brutalement) par “la mort de l’auteur” et la naissance du lecteur (Roland Barthes). Lui il s’est intéressé à la littérature en disant en gros que le sens d’une œuvre ne dépend pas de l’intention de l’auteur. Une fois l’œuvre produite, l’auteur “meurt” symboliquement. Ce qui compte, ce n’est pas “ce que l’auteur a voulu dire”, mais ce que le texte permet de faire au lecteur. Il critique une habitude critique du comprendre une œuvre = chercher la biographie de l’auteur, ses intentions, ses traumatismes, son vécu, sa psychologie. Dans cette vision ce qui compte, c’est ce que l’œuvre fait, ce qu’elle produit comme effets, pas seulement ce que l’artiste voulait faire.

L’intention est souvent comprise comme la posture de recherche de l’artiste, ce qu’il cherche à explorer, questionner ou éprouver par sa pratique. Dans la pensée académique actuelle (et en art contemporain) l’intention n’est pas forcément un message clair, une idée à transmettre, une morale. C’est plutôt une zone de travail, une question posée au réel. Ce n’est pas un message, c’est une direction de recherche. L’intention peut être partiellement consciente.

Beaucoup de théoriciens et de praticiens admettent qu’une part de l’intention est pré-réflexive. elle se clarifie en pratiquant, elle peut se formuler après coup, elle peut évoluer au fil du travail. Donc on n’a pas besoin d’une intention ultra-claire avant de commencer.
Très souvent, la clarté émerge de la pratique. On pourrait résumer : En art, l’intention désigne la posture de recherche de l’artiste. Ce qu’il cherche à explorer, à éprouver ou à mettre en jeu par ses formes, sans que cela fixe définitivement le sens de l’œuvre.

Par exemple moi en ce moment mon intention, c’est de mettre de la tension dans mes compositions. (pas me la piquer c’est la mienne haha © ® et TM et tout la bazar).

T’es perché ou t’es pas perché 🙂

En photo, être un peu perché, c’est presque un super-pouvoir. Si “perché” = voir des trucs que les autres ne voient pas, prendre le temps de traîner dans des zones cheloues, s’émouvoir devant un mur décrépi ou une lumière bancale… alors perché est assumé. Mais pas perché au sens “déconnecté du réel”. Plutôt perché dans le réel : les pieds dans la boue, la tête qui capte des micro-signaux que personne ne regarde. C’est souvent là que naissent les photos qui ont « une âme » ce truc pas facile à définir. Le combo magique.c’est peut-être être lucide + un peu décalé.

À la base, perché = littéralement “posé en hauteur” (un oiseau perché sur une branche).
En argot / langage courant, le sens a glissé vers quelqu’un qui est un peu à côté de la plaque, dans son monde, décalé par rapport à la norme. C’est une métaphore sympa : la personne est “en hauteur”, elle voit les choses autrement (ou pas pareil). Ce que ça veut dire aujourd’hui (selon le contexte). Être perché”, ça peut vouloir dire plein de choses, avec des nuances. Un peu bizarre, décalé “Il est sympa mais un peu perché quand même.” pas méchant, juste original, parfois imprévisible. Dans sa bulle / rêveur : “Elle est complètement perchée dans ses idées.”
= elle suit son propre fil, pas toujours connectée au réel immédiat. Légèrement zinzin, pas trop (mais attachant) “Ce prof est perché, mais on l’adore.” = excentrique, pas standard, parfois génialement bizarre. « Les artistes sont souvent un peu perchés »= pas formatés, pas dans la moyenne, et tant mieux. c’est rarement violent, c’est plutôt affectueux ou amusé. Dire d’un photographe qu’il est “perché”, ça peut vouloir dire qu’il suit son intuition plutôt que les recettes, qu’il s’arrête sur des détails que personne ne regarde, qu’il voit de la poésie dans des trucs jugés “moches”, qu’il a des obsessions visuelles étranges (murs, enseignes, traces, silences…), qu’il préfère errer que “produire”. Je suis perché et fonctionnel.