The Anonymous Project est fascinant — et interrogeant au niveau éthique. Le projet est de collecter, restaurer et exposer des diapositives couleur vernaculaires, souvent retrouvées dans des brocantes, vide-greniers et ventes en ligne. Ces photos privées, faites par des gens devenus anonymes entre les années 1950 et 1980, sont ensuite réunies comme une mémoire collective.
C’est très intéressant photographiquement. En effet ces photos ont une sincérité incroyable, avec de vraies émotions, une justesse du quotidien et des qualités artistique parfois surprenantes. Sociologiquement, elles documentent une époque avec les vêtements, les intérieurs, les gestes, la joie posée ou spontanée de familles. Le projet interroge la frontière entre intime et public, entre document et œuvre, entre appropriation et transmission. Il y a quelque chose de troublant de voir des instants intimes d’inconnus transformés en exposition, site internet ou livre cela soulève une question éthique, ces gens n’ont jamais consenti à devenir matière à un projet diffusé. Cette interrogation participe aussi à la force du projet, il met en lumière cette fragilité de la mémoire photographique, ce destin possible des photos que l’on peut croire au départ destinées à un cercle restreint. Beaucoup de séries issues de The Anonymous Project sont émouvantes, car elles parlent à notre propre mémoire, comme si elles réveillaient des souvenirs qui pourraient être les nôtres. Ce serait dommage que ces photos témoignages soient détruites et oubliées.
Lee Shulman réalisateur et collectionneur britannique a commencé en 2017 de rassembler une collection d’archives photographiques devenues anonymes, principalement des diapositives couleur (Kodachrome, Ektachrome, Agfa, etc.) datant des années 1940 à 1980. Il a commencé par acheter un lot de diapositives de famille sur eBay et a découvert une richesse esthétique insoupçonnée : des photos « ordinaires » toutefois empreintes d’une humanité frappante. Depuis, il a collecté plus d’un million de diapositives à travers le monde, qu’il numérise, restaure et archive, avant de les contextualiser visuellement dans des séries thématiques (fêtes, vacances, intérieurs, etc.). Le but n’est pas de documenter des vies particulières, c’est de raconter une histoire collective, celle d’une époque où la photographie amateur témoignait d’une société colorée, familiale, et en mutation.
Les intentions sont de garder une mémoire collective, de préserver un patrimoine photographique menacé de disparition avec la transmission pour donner une seconde vie à des photos vouées à l’oubli, les transformer en récit visuel commun. Ce projet révèle ce qui nous relie au-delà des frontières et des époques par des thématiques comme l’enfance, la joie, les liens, la banalité heureuse, dans une réflexion sur la photographie comme interroger le statut d’auteur, la valeur d’une photo liée au temps qui passe, le rôle du regardeur dans la construction du sens.
Par exemple les couleurs vibrantes et la texture des diapositives Kodachrome, évoquent la mémoire sensible de moments révolus avec des instants de vie souvent banals, chargés d’émotion : repas, jeux d’enfants, vacances, intérieurs. On relève la puissance de l’anonymat avec ces visages sans noms qui deviennent des archétypes universels avec un mélange de nostalgie, tendresse, légère mélancolie, surprise de la force esthétique. On peut même interroger le rendu du support quand on s’intéresse aux supports et à la technique photographique. C’est un projet qui ouvre plusieurs tiroirs.
Quand on achète une boîte de diapositives on devient propriétaire du support matériel (les films, la boîte, etc.) mais pas des droits sur les photos qu’elle contient. Le droit d’auteur appartiennent à la personne qui a fait la photo (même si elle est inconnue), avec une implication des personnes reconnaissables sur les photos. La démarche de The Anonymous Project repose sur l’anonymisation : aucune photo n’est associée à un nom, à un lieu précis ou à une personne identifiable dans un contexte actuel ; l’intérêt patrimonial et artistique : leur usage relève de la valorisation culturelle plutôt que d’une exploitation commerciale directe d’individus ; un flou juridique toléré : tant que les photos ne portent pas atteinte à la vie privée ou à la dignité, et qu’elles sont présentées comme des archives anonymes, le risque de poursuite est extrêmement faible. Mais ce n’est pas parce qu’ils le font que c’est « autorisé par principe » : c’est une tolérance, tant qu’aucun ayant droit ne se manifeste, parce que la finalité est patrimoniale, pas intrusive.
| Usages | Droit / Risque | Conditions |
|---|---|---|
| Étude, collection, scan personnel, utilisations pédagogiques | ✅ | ok si l’anonymat des personnes est respecté |
| Publication artistique / patrimoniale (anonyme) | ⚠️ | Flou juridique, toléré si respectueux, risque faible |
| Publication commerciale | 🚫 | Non, pas sans autorisation des ayants droit potentiels |
| Publication moqueuse, intrusive, dégradante | 🚫🚫 | Non, atteinte à la vie privée |
En fond il reste des questions éthiques des photos faites dans des espaces privés. Ces photos n’étaient pas destinées à être diffusées publiquement avec une absence de consentement des personnes photographiées disparues. Toutefois il s’agit d’une préservation d’un patrimoine visuel avec une mise en valeur non commerciale des personnes. Le projet soulève une question contemporaine : que deviendront nos photos personnelles quand elles nous échapperont ?
Que deviendront nos photos personnelles ?
à l’époque où nos photos ne dorment plus dans des boîtes à chaussures et sont principalement sur des serveurs que l’on ne contrôle pas et des disques durs d’ordinateurs personnels, quand elles nous échapperont, nos photos personnelles perdront leur intention première. Elles ne raconteront plus “notre histoire”, et deviendront peut-être matière à interprétation, à mémoire ou matière à oubli, selon qui les trouvera. Probablement la plupart disparaîtront dans la masse numérique, avalées par des algorithmes, oubliées dans des formats obsolètes ou des disques durs en pannes. D’autres seront retrouvées, extraites d’un disque dur ou d’un téléphone acheté, réinterprétées par un regard neuf, comme nous le faisons aujourd’hui avec les diapositives d’inconnus. Le tri est toutefois un travail colossal.
Il y a un aspect philosophique, une photo personnelle nous appartient tant que nous sommes vivant et ensuite si personne de proche s’en occupe que deviennent-elles ? Dès qu’elle existe, elle devient un fragment visible, partageable, récupérable. Chaque regard qui s’y pose peut la transformer. Le destin de nos photos peut être de muter, de renaître sous d’autres regards. C’est un peu ce que fait The Anonymous Project de redonner une seconde existence dans la mémoire collective.
Les photos personnelles contemporaines peuvent être perdues faute de sauvegardes, de formats compatibles, de temps pour s’en occuper. Une image numérique n’a pas de matérialité tangible. Elle n’existe que si quelqu’un pense à la ressusciter en la regardant, en la transférant sur un autre support. Un disque dur, ce n’est pas vraiment une boîte en métal facile à ouvrir. Ce n’est pas un objet que quelqu’un ouvrira dans trente ans parce qu’il y a de la poussière et du charme. C’est un format technique dépendant d’un système d’exploitation, lisible tant que la technologie existe. Quand il tombe en panne sans accès possible, les photos sont perdues, ce ne sont pas des négatifs jaunis, des diapos aux couleurs oubliés ; un compte Instagram qui saute, un cloud non renouvelé, un disque dur non branché pendant 10 ans qui n’est plus reconnu et c’est terminé. Nos photos survivront si on le décide et qu’on a le courage de s’interroger sur leur devenir.
La photographie vernaculaire
Le terme vernaculaire vient du latin vernaculus, signifiant « domestique, familier ».
En photographie, il désigne les photos produites en dehors du champ artistique intentionnel ou professionnel. Ce sont des photos de famille, les souvenirs de vacances, mariages, repas, fêtes, intérieurs, portraits posés sur fond de rideaux… Elle s’oppose à la photographie construite ou conceptuelle, pas de mise en scène appuyée, pas de message clair au départ, pas d’intention d’auteur. Elle est inscrite dans un cercle restreint, famille, amis, communauté.
Sa circulation est localisée. Pourtant, avec le recul, ces photos nous touchent profondément.
Elles deviennent des témoignages culturels, des archives sociales, parfois de véritables objets esthétiques. La photographie vernaculaire, c’est principalement la mémoire spontanée de moments ordinaires. Elle révèle ce que la photographie oublie parfois, la sincérité du geste, le besoin de se souvenir, témoigner, aimer. Elle interroge la valeur documentaire et émotionnelle de la photo, son rôle dans la construction de notre identité et de notre mémoire. La photographie vernaculaire n’est pas jugée selon des critères esthétiques, elle l’est selon sa capacité à remplir une fonction comme reconnaître les visages, figer l’instant, rappeler un événement. Sa valeur lors de la réalisation n’est pas esthétique, elle est pragmatique.
La photographie vernaculaire produit du sens malgré elle. C’est ce qui la rend passionnante. Les sciences sociales considèrent la photo vernaculaire comme une trace anthropologique.
Elle constitue un matériau exceptionnel car elle documente des pratiques ordinaires, souvent invisibles dans les archives institutionnelles ; elle révèle les structures sociales (genre, classe, famille, intimité, rituels) ; elle permet de reconstruire l’imaginaire d’une époque : ce qui était jugé photographiable, digne d’être conservé momentanément avec une intention variable. Elle est un document infra-ordinaire de ce que la société laisse derrière elle sans forcément une intention claire de transmettre durablement, au départ.
« Que reste-t-il de nos amours
Que reste-t-il de ces beaux jours
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse » (Chanson de Charles Trenet 1943)