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Développer soi-même ses pellicules noir et blanc et couleur ?

On peut se demander est-ce que cela vaut la peine, est-ce qu’il est raisonnable, de développer soi même ses pellicules, alors qu’il semble plus simple d’envoyer ses films à un labo. En fait cela dépend de ses possibilités temps-investissement-intérêt personnel dans le domaine de la pratique photographique argentique. Il y a quelques arguments favorables à faire soi-même, encore plus quand on est dans la case auteur-photographe ou artiste. En effet l’action du développement prolonge et complète le geste et l’expérience photographique. Il transforme l’acte de photographier en un processus créatif global, dans lequel chaque étape compte et engage le photographe.

Tout commence par le choix de la pellicule, qui n’est pas anodin, en effet chaque pellicule porte en elle un caractère visuel singulier avec une palette de teintes, une courbe de contraste, un type de grain, une souplesse ou une rudesse dans les hautes lumières et les ombres. On choisit sa pellicule en fonction de l’intention photographique, velouté d’une Fuji Pro 400H (hélas plus fabriquée), éclat et finesse d’une Kodak Ektar 100, rendu particulier avec des couleurs vibrantes de la Santa Color, rendu granuleux et douceur d’une pellicule noir et blanc …

Puis vient le choix de l’exposition, sur-exposer, sous-exposer, exposer le plus juste possible, pousser le film. En argentique, on ne photographie pas de manière neutre. On expose déjà en pensant au développement que l’on va pratiquer ensuite. On décide de protéger les hautes lumières ou de creuser les ombres, du niveau de contraste que l’on désire. Ces choix deviennent un dialogue entre la prise de vue et le travail au labo.

Vient ensuite le cœur du plaisir : le développement. C’est ici que le photographe reprend la main sur la matière avec un aspect matériel, tangible. Le temps de développement, la température, l’agitation du bain, le type de révélateur… chaque paramètre influence le résultat au niveau de la densité, du contraste, de la finesse du grain, du rendu des gris, des tons moyens et des couleurs. On peut aussi faire de l’expérimentation personnalisée.

  • En noir et blanc, ce contrôle est maximal. On peut sciemment densifier des ombres pour dramatiser une scène, éclaircir des hautes lumières pour obtenir un rendu éthéré, ou encore intervenir sur le grain pour renforcer le caractère de la photographie.
  • En couleur, la latitude est un peu moindre, c’est assez délicat et subtil. Toutefois le photographe peut tout de même intervenir, notamment sur les conditions des bains, légèrement même sur le temps dans le révélateur, la température du Blix, pour obtenir des teintes modifiées, un rendu plus ou moins « propre » ou expérimental ou accentuer encore un rendu lo-fi. Certains effets parfois pas totalement prévus, par exemple avec des films périmés, deviennent aussi des éléments créatifs assumés.

Ensuite le scannage permet de finaliser cette approche. Là encore, le photographe conserve la maîtrise du rendu avec le choix du profil colorimétrique, des ajustements de la courbe des tonalités et du contraste, la conservation d’un aspect naturel ou, au contraire une accentuation d’un caractère particulier.

Ce processus de A à Z renforce ainsi le plaisir de l’argentique parce qu’il le rend pleinement matériel, tangible, sensuel, personnel. On travail de la matière : les pellicules, les bains chimiques, les négatifs. On attend, on observe, on cherche, on expérimente, on respire au rythme du processus avec par moment des vagues de plaisir ou de déception aussi parfois qui poussent à faire autrement la fois suivante. La photo finale n’est pas surgie d’un clic numérique avec le programme interne du smartphone ou de l’appareil photo qui a produit le rendu. Il est obtenu lentement avec de la réflexion, de l’engagement puis patiemment révélée.

Ces différentes étapes nous ancre dans le réel, nous reconnecte au temps, au temps long de la photographie. On a le plaisir de faire la photo, de bout en bout. Cette implication charnelle et mentale est une des grandes sources de satisfaction dans une pratique photographique plus maîtrisée.

Un terreau d’exploration artistique et technique

Développer soi-même ses pellicules, c’est aussi ouvrir un immense champ d’exploration artistique et technique. Car au-delà de la simple maîtrise du rendu « standard », on peut volontairement modifier, détourner, expérimenter à toutes les étapes.

Contrôle technique en noir et blanc

Le développement noir et blanc est très souple. On peut, avec un même film, obtenir une vaste palette de rendus différents. En adaptant le temps de développement (push/pull) pour renforcer ou réduire le contraste. En choisissant un révélateur spécifique, révélateurs à grain fin (XTOL, D-76 dilué), révélateurs énergiques pour maximiser l’acutance (Rodinal, Studional un peu plus fin), révélateurs compensateurs pour préserver les hautes lumières, révélateur fin et énergique (Microphen), les types monobain si on est pressé (Bergger One). On intervient sur la température pour accélérer ou ralentir le processus et le niveau de contraste et la gamme des gris. En variant l’agitation on peut aussi influencer localement la densité, plus d’agitation donne plus de contraste dans les ombres.

Le photographe devient ainsi un acteur sur la matière visuelle, capable d’adapter son rendu en fonction de son intention : douceur, dureté, réalisme, abstraction…

Le champ expérimental en couleur

Le développement couleur (C-41) semble plus normé, toutefois il est possible de l’adapter. Il recèle lui aussi des portes pour l’expérimentation comme travailler à température variable pour provoquer des décalages colorimétriques ou des teintes particulières. Modifier les temps ou température de Blix pour obtenir des effets de voile ou de densité. Croiser des films périmés avec des processus contrôlés ou dégradés volontairement (films E6 développés en C41). Tester des révélateurs alternatifs (procédés croisés, traitement en ECN-2, ou C-41 modifié). Agir sur la chimie pour obtenir des effets « lo-fi », vintage ou singuliers. Chaque film couleur réagit différemment : un ORWO NC500, une Kodak Gold périmée, un film cinéma reconditionné (Vision3, Cinestill)… Tous deviennent des terrains d’expérimentation pour des rendus visuels particuliers. Par exemple on apprend à adapter le temps de développement avec un révélateur usagé (8 films développés avec le kit Cinestill C41) et une température limite de 37,5 degrés on passe à 4 minutes au lieu de 3 m 30 dans le révélateur et le résultat est ok. Cela apprend à jauger par soi-même et on se rend compte que le développement C41 n’est pas si rigide que l’on pensait. Après on se sent + photographe …

Ce terrain d’expérimentation donne au photographe expérimentateur un pouvoir sur sa pratique photographique alors que le flux numérique a standardisé le processus. On peut même se plonger dans le « hasard contrôlé », l’imperfection, les effets de matière, la surprise visuelle, comme un échappatoire à la saturation des rendus numériques trop parfaits, trop lisses, qui sont très souvent dans une recherche de spectaculaire facile, simple leurre technique, par exemple un rendu trop contrasté (genre pousser les curseurs du logiciel de post-traitement à fond pour accentuer les rides, ce qui est vu et revu, ou saturer les couleurs à leur maximum retirant toute leur vibrance).

Conclusion

On retrouve ainsi une forme de joie primitive à voir un négatif révéler un rendu qui n’était pas parfois 100% prévu mais presque en fait, qui porte en lui une forme de beauté nouvelle ou simplement différente En ce sens, développer ses films, ce n’est pas seulement « traiter » des photos, ça ne sert pas à rien. C’est créer de nouvelles photos que l’on tente différentes, prolonger son acte photographique au sein du laboratoire (dans la salle de bain souvent), et enrichir ainsi sa palette expressive avec une part de découverte. On retrouve même dans son laboratoire, ce « flow », cet écoulement du temps comme entre parenthèses, que l’on ressent lors des prises de vues par son engagement, cette sensation que le temps a glissé, a vite passé, sans que l’on s’en rende compte, en étant entièrement plongé dans sa bulle. On accouche parfois de photos dans la douleur, puis ensuite une fois le film sec que l’on insère dans le scanner, vient un immense plaisir, ha ouais waouh. 🙂

Sinon globalement c’est plus contraignant et fatiguant que de faire uniquement du numérique, toutefois ce n’est pas pareil, même si on scanne ensuite. Il est plus judicieux de développer soit même quand on est dans une pratique très régulière de l’argentique car les produits de développement s’oxydent de ne pas être utilisés aussi. Si on ne fait que très peu de films par an, en noir et blanc on peut tester le développement avec un monobain (révélateur et fixateur ensemble), toutefois il faudra une spire et un thermomètre ou se rendre dans un labo ou un club, qui propose des essais de développement. Si on fait très peu de couleur, le maintien des bains à 38 degrés n’est pas facile aussi il y a vraiment besoin d’un thermorégulateur pour maintenir un bain-marie à la bonne température; sinon c’est très galère. Aussi le kit C41 est pour développer 16 à 24 films avec une durée de conservation d’environ 2 mois, donc il faut en avoir le besoin. Si on fait 5 films par an, le plus simple est de les envoyer dans un labo, qu’il est bien de faire travailler aussi sinon ils n’existeront plus. Ce n’est pas ici un encouragement à faire soi-même absolument, ce sont des explications pour mentionner l’intérêt dans sa pratique photographique si elle est régulière. Avant d’investir dans du matériel de labo, il est conseillé d’essayer dans un endroit qui le propose pour voir si ça plait ou pas et si ensuite on aura une production assez régulière en film argentique. Sinon envoyer ou apporter ses pellicules dans un labo professionnel.

Est-ce que cela vaut la peine de faire chez soi ?

Réponse non si on utilise peu de pellicules, si on n’a pas de temps à consacrer à cette tâche, si on n’est pas passionné. On peut faire une session découverte pour expérimenter cette pratique labo pour sa culture, on peut faire développer et acheter des scans en Tif pour mettre sa pâte. Oui si on photographie beaucoup en argentique, oui si on aime le noir et blanc aussi si on est dans une pratique loisirs-plaisir, oui si on veut garder un contrôle sur toute la chaîne de sa production et faire de l’expérimentation, oui si on veut apprendre et augmenter son niveau de qualification dans le domaine de la photo. Est-ce que c’est moins cher de faire à la maison ? pas évident car il faut inclure les investissements nécessaires, oui si on utilise beaucoup de films, non pas rentable si on n’est fait pas beaucoup. Après on peut être dans un autre univers personnel que la rentabilité financière.

Où faire développer ? quelques labos qui proposent une commande en ligne ici : https://pratique.photo/ou-faire-developper-des-pellicules-photo/

Film Santa Color 100 – contraste ajusté

On peut aussi se libérer de son côté puriste en tentant un 16/9 en argentique 24/36.

Parfois tu ne sais pas trop si c’est ni beau, ni laid, c’est rechercher de la vibrance des couleurs et la limite de la sur-exposition, couleur café …

Les réglages couleurs au niveau du scanner peuvent faire varier fortement le rendu.