On parle de la pression que l’on peut se mettre tout seul, de l’auto-pression, de s’auto épuiser. On parle de s’échapper de la pression de la performance. Beaucoup de photographes même très chevronnés, se retrouvent souvent piégés par ce sentiment de pression excessive, par la quête de la « grande photo », ou par des attentes irréalistes, excessives, ce qui finit par freiner ou carrément bloquer leur créativité et leur plaisir
Clarifier son intention profonde
Pourquoi est-ce que je pratique la photographie ?
Qu’est-ce que je souhaite vivre, exprimer, ressentir, en photographiant ?
Le noter quelque part ou alors intégrer ce pourquoi dans sa tête pour qu’il serve de boussole. Il ne s’agit pas d’un tableau de scores dans la quête de médailles.
Exemple d’intentions simples : Explorer mon environnement avec plus d’attention, savourer des moments ordinaires en me faisant plaisir, exprimer mes émotions avec de la matière visuelle, laisser une trace pour moi-même, partager une beauté quotidienne dans le banal, un prétexte pour sortir explorer avec mon appareil photo, me vider la tête par le flow (état mental d’immersion concentrée dans une activité), écrire de la poésie visuelle etc etc.
Se détacher des enjeux anxiogènes : Sortir sans un but de qualité finale, avec aucune obligation de montrer ses photos, en s’ouvrant la possibilité de rater exprès, laisser la place à des explorations absurdes, ne rien avoir à faire du jugement des autres. Si on a besoin d’un thème et ne pas partir dans une exploration intuitive complète, se fixer un fil conducteur comme par exemple « Aujourd’hui je vais photographier uniquement des textures en très gros plan, ou je veux des éléments de couleur rouge dans mes photos. » ou encore « Aujourd’hui je ne fais que des photos de type minimaliste. »
Accepter et valoriser les cycles naturels de sa pratique : La photographique n’est pas forcément linéaire. Il peut y avoir des périodes de jaillissement avec un fort désir et aussi des périodes de vide ou de recul. Accueillir les pauses comme utiles et normales, ne pas produire est différent que de ne pas progresser. Pendant des phases de pauses on peut nourrir son œil autrement.
Alléger le rituel de prise de vue : Partir léger avec un seul appareil, une seule focale, aucun sac lourd. Que la photographie ne soit pas une contrainte en se déplaçant chargé comme un baudet. Enlever toute contrainte technique sophistiquée pendant certaines séances. S’exercer à faire confiance à son instinct, à son intuition, se détacher des jugements du type « Tu prends n’importe quoi en photo. »
Laisser la place à une pratique photographique « pour rien » : Tenter un dossier « Photos pour rien, juste pour moi ». Mettre dedans les photos sans attente définie, sans projet, sans évaluation, en créant un espace privé, protégé, sans regard extérieur. Il s’agit d’une action très puissante pour réapprendre le plaisir de photographier sans se mettre de pression.
Mettre en place un rythme doux et régulier : Ne pas viser l’intensité et la performance, viser la régularité. Une session hebdomadaire suffit à maintenir le fil. Préférer la « pratique d’entretien » au grand projet stressant.
Pratiquer la gratitude photographique : Prendre un moment après chaque session pour lister ce que l’on a aimé dans le fait de photographier ce jour-là comme par exemple, une lumière agréable, une belle surprise, un moment de calme et de détente, une scène drôle, une découverte inattendue, simplement le fait d’être sorti de chez soi, de son quotidien et d’avoir fait une ballade sympa. Cela entraîne le cerveau à associer la photographie à une expérience positive, et non à une recherche de performance avec évaluation de résultat.
Adopter un mantra simple : « Photographier est mon don, pas une obligation. » ; « Je ne cherche pas une bonne photo, je cherche un bon moment. » ; « Je photographie car je me sens plus vivant, pas pour être plus reconnu. » Se faire son propre mantra cela peut aider à remettre à leur place les voix intérieures qui poussent à la surperformance.
Se libérer de la pression de la performance dans la pratique photo
Car cela peut être un vrai poison, plus on veut « faire bien », plus on se bloque, plus on stérilise son regard.
Accepter que ce n’est pas un sport de haut niveau : L’art n’est pas une compétition. Il n’y a pas de podium à la fin. On n’est pas « en retard » ou « moins bon » que quelqu’un d’autre, on est tous différents. Photographier peut être un acte gratuit, sans enjeu, sans « score », se connecter avec cette liberté.
Instaurer volontairement des séances sans enjeu : Déclarer d’emblée certaines sorties comme non productives, non performantes, non « rentables » partir en se disant « Je ne cherche pas de photo parfaite aujourd’hui. » Etre prêt à revenir avec zéro photo montrable et à être content malgré tout. Cela rééduque l’esprit à ne pas chercher de « résultat obligatoire ».
Neutraliser la tyrannie des réseaux : décrocher régulièrement des réseaux, ne pas publier tous les jours sur Insta, (d’ailleurs les notifications pour les followers à force ça les saoulent), ne pas photographier « pour le post du jour », éviter de calibrer son regard selon ce qui « marche » en ligne car alors on ne photographie que pour les autres dans une forme de conformisme de l’attendu et en se mettant la pression d’être sans cesse à la hauteur de ce que l’on a publié avant, avec la peur de décevoir, car il est impossible d’être « extra bon, méga super photographe » tous les jours sur tous sujets … Si tu n’es pas sur les réseaux c’est une excellente protection naturelle contre les enjeux excessifs. Attention à ce qui peut paraitre une quête de reconnaissance quasi maladive, une quête effrénée de reconnaissance à travers la publication constante. Cela crée plusieurs effets pervers. Des gens se sentent obligés de poster tous les jours, même sans envie. Ils finissent par poster des photos sans nécessité intérieure, simplement pour « exister » dans le flux. Cela banalise leur travail et fatigue les autres. Résultat : Le plaisir du regard disparaît, le spectateur est saturé. Le photographe lui-même se vide intérieurement et finit par tourner en rond. « Le besoin de reconnaissance est un puits sans fond ».
« La joie du regard et du geste photographique, elle, est un puits plein« . Ce qui arrive avec Insta… On bloque les notifications pour ne pas se laisser happer par ce rythme effréné et préserver ainsi son regard et son désir de photographier sans entrer dans des comparaisons-évaluations.
Revenir au simple plaisir du regard : Photographier sans chercher « La photo » remarquable, exceptionnelle. Flâner, s’arrêter, observer, même sans déclencher. Si l’envie de déclencher vient, le faire sans pression. Ce qui compte c’est l’expérience du regard, l’expérience photographique, pas « La » photo produite.
Ne pas se sentir à la hauteur ?
→ « Je ne fais pas de saut à la perche. Je regarde, je ressens, je déclenche. »
Pas assez bon par rapport aux autres ?
→ « La photographie n’est pas une course. Chacun trace son chemin visuel à son rythme. »
Pas assez productif ?
→ « Je sors du système de la marchandise. Il vaut mieux une photo qui me touche. Je privilégie l’intensité intérieure à la quantité. »
Pas de « likes » et de reconnaissance ?
→ « Mon plaisir de photographier ne dépend pas de la jauge sociale du moment. Mon regard vaut pour lui-même.«
Peu inspiré ?
→ « Je savoure ces phases de pause. L’œil se repose, mûrit, prépare l’étape suivante. »
Photos « ratées » ?
→ « Elles font partie du chemin. Pas d’échec, seulement de l’exploration. »
Envie de mieux faire ?
→ » Ok, sans me crisper. La qualité vient par la pratique, pas par de la dévalorisation et de l’auto-punition.«
Faire dans des zones où le niveau ne compte pas. Quand on doute de son niveau, la tentation est de se figer ou d’abandonner, pourtant il existe des territoires photographiques où le regard est plus important que la maîtrise, où l’intention prime sur la perfection. Ce sont des zones de liberté, d’observation lente, des zones où le “pas assez bon” ne s’applique pas. Photographier ce qui nous touche sans chercher à être original à tout prix, des objets familiers, un coin de rue, une lumière, photographier pour voir, pas pour prouver. Ne pas chercher à « être bon », chercher à être vrai. Explorer des motifs sans attendre un chef-d’œuvre. Répéter, recommencer, décliner, sans enjeu, faire des photos pour soi, pour l’expérience photographique.
Une quête typique du système de la marchandise ?
La quête de performance, de reconnaissance, le besoin de se « mettre en scène, de se mettre en avant » , comme le fait de publier sans cesse, cela peut être très lié au système marchand et au capitalisme de l’attention (rechercher l’attention pour la rendre monétisable).
Plusieurs disciplines se sont penchées sur ce phénomène
En matière de Psychologie sociale / psychologie clinique, beaucoup de psychologues ont étudié ce phénomène sous des angles variés. Narcissisme contemporain → quête incessante de validation par les autres (réseaux sociaux renforcent ça). Comparaison sociale → processus où l’on se définit par rapport aux autres, ce qui crée frustration, anxiété, perte de plaisir. Perfectionnisme maladapté → recherche d’un idéal inatteignable qui finit par inhiber la créativité. Anxiété de performance → peur de ne pas être « au niveau », qui bloque l’élan créatif.
En Sociologie critique : des penseurs comme Byung-Chul Han ont écrit sur ce qu’il appelle « La société de la performance« . Dans son livre La société de la fatigue, il explique comment dans nos sociétés nous sommes passés d’un système disciplinaire « tu dois », à un système d’auto-exploitation « je veux être performant tout le temps ». Les gens s’auto-pressurisent pour être visibles, productifs, performants en permanence. Cela conduit à l’épuisement, à une perte de sens, à des pratiques superficielles. On finit par s’auto-exploiter soi-même dans une servitude volontaire.
En Philosophie dans une critique du capitalisme : Des auteurs montrent que le système marchand pousse à une logique de valorisation permanente de soi-même comme marchandise. À faire de sa pratique artistique un produit pour le marché, au lieu de la laisser être un espace d’expérience personnelle. À réduire le regard sur les œuvres à leur simple « valeur marchande » ou à leur « valeur d’exposition » (likes, followers, ventes).
Ainsi en photographie certains photographes se sentent obligés de produire sans cesse. Leur plaisir pur de photographier est remplacé par un besoin de produire pour être vu. Le regard lui-même s’abîme, car on photographie « pour le feed », et non pour soi. Le spectateur, lui, finit par se fatiguer.
Solution : Revenir à une pratique lente, non instrumentalisée, se protéger consciemment de ces logiques marchandes (refuser les rythmes imposés, préserver des espaces de pratique personnelle, choisir son cercle de partage).
Byung-Chul Han, est un essayiste, philosophe, théoricien de la culture, d’origine sud-coréenne. Il travaille en Allemagne comme professeur de philosophie à l’université des arts de Berlin. Il écrit des essais courts et percutants qui sont traduits dans le monde entier avec pour thèmes, la société contemporaine, le rapport au temps, à la performance, à la transparence, à la technique. Son livre le plus connu est « La Société de la fatigue« . L’humain moderne est un entrepreneur de lui-même. Il ne cesse de se perfectionner, de s’auto-surveiller, de vouloir produire du résultat même dans ses loisirs. Il perd ainsi la capacité à se reposer véritablement, à savourer le temps, à vivre sans but immédiat.
Cela peut expliquer l’épidémie actuelle de burn-out, de dépression, d’épuisement chronique. Même les activités artistiques deviennent contaminées par cette logique comme publier, avoir du succès, se comparer, etc. Notre époque détruit le temps contemplatif. Nous vivons dans le présent journalier poussé par des médias journaux, au jour le jour qui présentent des horreurs en boucle, temps haché, dicté par les notifications et les flux incessants. Nous vivons dans le bruit, le bruit permanent. Aussi sa pratique photographique peut être de ne pas ajouter du bruit au bruit … Comme par exemple si on veut, inviter au silence, densifier l’instant, proposer simplement un regard sincère, ne pas chercher à capter l’attention de force (comme le font la pub, Instagram, les photos « qui claquent »), au contraire, inviter doucement à regarder autrement : simplicité de la composition, laisser de l’espace (ne pas tout saturer et sur traiter avec contraste hyper fort), lumière subtile, temporalité (photo qui donne le sentiment du temps qui passe ou suspend le temps), matière, texture, densité sensible, un certain mystère, suggérer, ne pas tout montrer, tout dire, laisser une part d’énigme et de respiration …
Contempler, étymologiquement, vient de templum, espace sacré délimité pour l’observation. C’est regarder avec attention et disponibilité, sans volonté immédiate de maîtriser, d’utiliser, de juger. C’est s’ouvrir au monde tel qu’il est, ralentir le regard, laisser advenir l’émotion ou la compréhension, goûter l’instant. On en vient à la photographie contemplative.
La photographie contemplative – pas un style, une attitude –
La photographie contemplative, ce n’est pas lié à un type de photo très défini car on peut faire des photos contemplatives en urbain, dans la nature, en intérieur. C’est l’attitude du photographe avec une présence attentive au moment, un regard non prédateur, une disponibilité à ce qui se donne, une suspension de l’intention « d’avoir une bonne photo », une écoute des rythmes lents, le goût du détail, du subtil, de l’infime, l’acceptation du silence et du vide. En ce sens, c’est l’opposé d’une photographie nerveuse, compulsive, « chasseuse d’images ». Il ne s’agit pas de produire des photos spectaculaires. Il s’agit d’ouvrir un espace d’attention qui offre au spectateur la possibilité de ralentir à son tour.
| N’est pas vraiment de la photographie contemplative | Est de la photographie contemplative |
|---|---|
| Des photos vides dites « zen » | Des photos habitées par un regard sincère posé dans une disponibilité à ce qui se donne |
| Une esthétique kitsch de bien-être | Une exploration de sa présence à l’environnement sans volonté de consommer le lieu |
| Une recherche d’effet « calme » pour Instagram | Un acte de regard profond, offert, sans attente de retour de type « like », détaché du spectaculaire |
| Une technique | Une attitude intérieure qui se ressent dans la photo |
Quelques mots clés : temps suspendu, ralentir, espaces de respiration, sens du détail et de la matière, subtilité, absence de surenchère visuelle, qualité du silence, mystère discret, temporalité, sincérité, acte d’amour.
La photographie contemplative c’est changer son rapport au temps, considérer qu’on en a, voir le temps autrement, arrêter de courir partout, apprendre à se détendre et à regarder. Cela peut pour illustrer avec un exemple, en sortant d’un magasin après avoir fait ses courses à la fermeture du magasin, se poser au volant de sa voiture, attendre que le parking se vide et regarder assidûment, voir une plante qui pousse dans le goudron contre un mur en béton oh c’est du millepertuis, voir les oiseaux prendre possession du lieu, descendre photographier et trouver une bouteille vide de Desperados dans un chariot, voir les tâches rouges du soleil couchant qui passent à travers le plexiglass rouge du garage à chariots et le dessin géométrique avec les fissures du sol etc … Voir des choses que l’on n’aurait jamais vues sans avoir pris le temps de s’arrêter et de regarder.

