Nous pourrions nous en tenir à une idée linéaire, le numérique chasse l’argentique, le progrès remplace l’ancien, les capteurs gagnent en définition et donc tout ce qui précède devient obsolète. Ce serait ignorer les phénomènes presque poétique et romantique des comportements qui ne répondent ni aux courbes techniques, ni aux logiques d’innovation. La technologie ne se résume pas à sa performance, elle dialogue avec nos émotions, nos souvenirs, notre besoin d’attachement, de permanence, de résonance esthétique. C’est ainsi que certains appareils numériques, pourtant condamnés par le marché à disparaître, connaissent une seconde vie. Des boîtiers aux capteurs limités, parfois capricieux, que l’on redécouvre pour leur signature visuelle, leur matière, leur rendu non standardisé,
deviennent des objets que l’on collectionne, que l’on répare, que l’on transmet. Non parce qu’ils seraient rationnellement “meilleurs”, parce qu’ils possèdent quelque chose que le progrès a fini par lisser, une « âme » technique, un langage visuel spécial, une présence physique. Dans un contexte où la photographie moderne tend à l’hyper-réalité, nette, standardisée, ces « anciens numériques » deviennent paradoxalement des alternatives créatives.
Ils nous ramènent dans un espace où chaque marque avait son interprétation du réel.
Le marché de la collection photo ne répond pas à une logique de performance d’usage, plutôt à d’autres critères comme la nostalgie, le rendu (look des photos), le prestige, avec des cycles classiques : désintérêt → rareté → redécouverte → emballement → stabilisation. Aussi il n’est pas impossible qu’il y ait un regain d’intérêt pour les reflex numériques sur l’aspect visée claire, être moins perturbé par les affichages écrans, retrouver une expérience photographique classique sans trop d’assistance, le clac du miroir, obtenir une longue autonomie de la batterie, une prise en main solide et confortable, la latence faible, la recherche d’un rendu des photos plus « organique » avec des gros pixels qui captent la lumière différemment, des tarifs abordables pour du matériel professionnel robuste qui était inaccessible à leur sortie etc.
Le moment d’achat “raisonné” d’appareils qui sont devenus « anciens » se situe souvent dans la période entre désintérêt et redécouverte, quand le prix est bas et le stock encore abondant. On arrive maintenant au stade du vintage numérique. Acheter un appareil photo en pensant à sa valeur future est très hypothétique, c’est une intuition mêlée à de la connaissance. Les cycles de désir, la nostalgie numérique, les effets de mode jouent un grand rôle. Certains objets par exemple en argentique Nikon FM2, Rolleiflex, Leica M3, Hasselbad 500 CM, ont atteint un point d’équilibre, plus personne ne les jette, beaucoup commencent à les rechercher. C’est souvent à ce moment que la valeur se stabilise et va finir par monter.
Le « vintage » numérique
Le marché des appareils photo “collectionnables” s’élargit. il ne s’agit plus seulement de boîtiers mécaniques anciens, mais aussi de numériques à rendu singulier (CCD, gros pixels, rendu des couleurs ou du noir et blanc, capteurs Monochrome, capteur Foveon Sigma, les anciens boitiers numériques de la gamme pro, les séries produites en quantité assez limitée) avec des technologies délaissées …
Il existe désormais plusieurs cercles de désirabilité :
- L’authenticité argentique tout mécanique (FM2, Rolleiflex, Leica M)
- La signature « capteur » numérique spécial (Fuji S5, CCD Kodak, CCD Nikon, Monochrome, Sigma DP1/DP2)
- Le design intemporel (Nikon Df, Leica Q, Fujifilm X100)
- La rareté pour des boitiers produits en série relativement faible (EOS-1V, Mamiya 7, Contax 645, les numériques en édition limitée)
- Le plaisir d’usage durable avec une réputation de solidité (Nikon D700, D3s, Canon 1D, 5D…)
Les capteurs CCD et monochromes suscitent une nostalgie croissante (texture, réponse spectrale différente). Les boîtiers numériques au style rétro (Nikon Zf, Zfc, Fujifilm X-T series) peuvent relancer la demande pour leurs “ancêtres” (Df, FM2). Le Leica Q-P combine design intemporel et usage moderne ce qui fait penser à une stabilité de sa côte quasi assurée. Certains reflex numériques haut de gamme de 2008-2013 atteignent actuellement leur palier bas Nikon D700, D3s, Canon 5D, 5DII, Sony A900 et vont possiblement se stabiliser ou monter en prix. On voit apparaître des collectionneurs de boitiers numériques qui cherchent les “rendus d’époque” du début des numériques, rendu doux, dynamique limitée, couleurs attachantes, grain (bruit) visible, rendu dit + « organique », fichiers légers, gros pixels avec une montée en iso intéressante. Il y a aussi ceux qui ont l’envie de retrouver un aspect proche du rendu de la pellicule et même des diapositives Kodachrome avec les Sigma DP1/DP2 et leur capteur Foveon à 3 couches de couleurs séparées. Les capteurs CCD des années 2000 donnent des couleurs plus denses et des noirs profonds, différents des CMOS récents. Les premiers CMOS plein format (Canon 5D, Nikon D700, Leica M typ240) restent très prisés pour leur rendu doux, non-lissé, avec du caractère. Les Foveon sont désormais considérés comme des exceptions artistiques, un peu comparables aux films inversibles haut de gamme avec leur faible dynamique, du micro contraste élevé et des couleurs dites pures.
En fait ce qui peut être intéressant en collection, ce sont les appareils et les optiques dont on ne trouve pas exactement l’équivalent dans les productions récentes, aussi bien au niveau du rendu, de la prise en main, de l’autonomie, de la rusticité d’usage, dans une absence de polarisation sur l’hyper netteté en étant dans une quête de caractère et d’une expérience photographique spéciale, tout en appréciant l’esthétique de l’objet en tant que telle.
On bascule ainsi dans le Le “vintage numérique” avec des boitiers qui pourraient devenir patrimoniaux. Pendant longtemps, le numérique a été perçu comme un monde d’obsolescence : un appareil neuf devenait « démodé » en deux ans. Puis nous sommes entrés dans une ère où les premiers numériques avec leurs défauts et leurs limites techniques commencent à prendre une valeur culturelle, émotionnelle et même patrimoniale dans le sens où peut-être ils peuvent constituer un investissement. Vers la fin des années 2000, la photographie numérique bascule dans la course aux mégapixels et à la perfection technique dans une recherche de la netteté encore + nette. Les capteurs deviennent propres, neutres, efficaces. Dans ce mouvement, nous avons perdu une texture, une matière. Aujourd’hui, ces premiers numériques encore plein d’humanité technique, intriguent à nouveau. On ne le voit plus comme complétement dépassé… mais comme un témoin de la transition entre l’argentique et le numérique.
Beaucoup commencent à prendre conscience que les premiers capteurs CCD et les premiers CMOS avaient une palette colorée souvent limitée, mais chargée de caractère avec des rouges profonds parfois imprécis, des dégradés doux parfois imprévisibles, un bruit électronique granuleux, une dynamique courte, l’ensemble ajoute du contraste sans intervention en post-traitement, une netteté moindre avec un rendu plus « vivant » qui fait déjà ancien numérique comme on dit « ça fait ancien argentique ». C’est une esthétique numérique avant la perfection. Une forme de fragilité visuelle non parfaite qui devient esthétique dès qu’on l’assume.
Quelques exemples d’appareils emblématiques du “vintage numérique”, pas forcément qui prendront de la valeur avec le temps mais ceux qui ont un rendu spécifique (en jpeg boitier).
| Modèles | Capteur | Pourquoi c’est intéressant |
|---|---|---|
| Fuji S5 Pro (fin 2006 → 2007) | Super CCD Fuji SR II APSC | Couleurs “film”, douceur des peaux, dynamique spécifique. Production faible destiné aux photographes de mariage et photo reportage, à cause de la fin du partenariat avec Nikon. Utilise le chassis du boitier Nikon D200, monture Nikon. Après le D200, Nikon ne souhaitait plus fournir des boîtiers nus à Fuji. |
| Canon 5D “Classic” | CMOS Canon FF 12 MP | Look ciné, séparation des tons très naturelle |
| Nikon D700 / D3/D3s (2007-2012) | CMOS Nikon FF 12 MP | Rendu pro, robustesse, gros pixels typiques, couleurs appréciées. Capteur fabriqué dans les usines Nikon au Japon |
| Leica M8/M9 | CCD Kodak KAF-10500 pour le M8 (APSH) et CCD Kodak KAF-18500 pour le M9 (FF) | Micro-contraste élevé, noir & blanc superbe. Couleurs typiques. M9 Dernier full frame CCD Kodak KAF produit. |
| Sigma DP1 / DP2/ Merrill / Quattro | Foveon | Rendu tridimensionnel, détails “matière”, couleurs façon diapositives proche Kodachrome pour DP1 et DP2 |
| Sony R1 | CMOS Sony précoce | Rendu proche CCD + optique Zeiss à effet « pop » |
| Olympus E-1 (2003) 4/3 reflex | CCD Kodak KAF-5101CE format 4/3, 5MP | Tons chauds, contraste doux. Le premier reflex pro Olympus numérique. Sur les CCD Kodak la lecture se fait « pixel par pixel » ce qui donne moins de banding que certains anciens CMOS avec une lecture par ligne, et une uniformité de signal qui influence le rendu. Construction pro très robuste, boîtier magnésium tropicalisé. |
| Canon 1Ds (fin 2002 – 2004) | CMOS Canon précoce FF 11 MP | Premier plein format pro de l’histoire du numérique. couleurs très “early digital”. Faible durée de production |
| Canon 1Ds II (fin 2004-2007) | CMOS Canon FF 16,7 MP | CMOS Canon “old school”, Premier avec autant de pixels avec un rendu non encore lissé, couleurs chaudes, tonalités peau, micro-contraste avant l’ère du “tout propre” |
| Nikon D1 / D1H / D1X (1999–2001) | Nikon original LBCAST/CCD design APSC 2,7 MP | Capteurs CCD conçus par Nikon et fabriqués en partenariat avec IC Works / Matsushita. Construction du boitier identique à un F5 argentique. Premier reflex numérique professionnel réellement utilisable au monde (APSC), arrivé avant le Canon 1Ds. |
| Nikon D2H / D2Hs (2003–2005) | Capteur LBCAST Nikon APSC 4,1 MP , ni un CCD, ni un CMOS. Comme un CCD, le signal est déplacé latéralement dans une structure enterrée (buried channel). Comme un CMOS, chaque pixel possède un transistor de lecture. | Capteur 100 % Nikon, rendu particulier, très rapide en lecture, couleurs typées. 4 millions de pixels seulement pour la rapidité en rafales. Boitier orienté publication presse surtout sportive et photos d’action. |
| Canon EOS-1D (2002) | CCD Panasonic APS-H 4 MP | Rendu CCD très franc qui fait numérique assumé pas enveloppant, ne flatte pas, ne lisse rien, ne “cinématise” pas, il est dans le témoignage. La série 1D au format APS-H est orientée reportage, sport / photo d’action. |
| Pentax ist DS / ist D (2003–2004) | CCD Sony APSC 6 MP | Même capteur que le Nikon D70, avec un rendu différent. Pentax appliquait une courbe de tonaités très douce + couleurs chaleureuses. |
| Pentax K10D (2006) | CCD Sony APSC CX-493-AQ 10 MP | Même capteur que le Nikon D200, mais rendu plus doux. Signature Pentax, verts esthétiques. |
| Nikon D200 | CCD Sony APSC ICX-483-AQ, 10,2 MP | Traitement Nikon différent que Pentax rendu + contrasté, + saturé. Bleus Nikon typiques, rouges saturés. Moins filmique que Fuji S5 Pro, type « photojournalisme 2000’s”, + nerveux que le E-1 |
“Early digital”
C’est est une expression utilisée (surtout en anglais) pour désigner la première grande génération d’appareils photo numériques, grosso modo entre 1999 et 2008. C’est une période très particulière, complètement différente du numérique récent. C’est l’époque où les capteurs CCD dominaient, les premiers plein format arrivaient (Canon 1Ds), la dynamique était limitée, les montée en hauts ISO modestes, les couleurs très typées, les boîtiers étaient lourds, pro, faits pour durer, le traitement interne était minimal, les mégapixels restaient bas (2 à 16 MP). C’est une phase entre l’argentique et le numérique moderne.
Pourquoi on parle d’early digital aujourd’hui ? Parce que le numérique moderne est devenu trop propre, trop lisse, trop “HDR”. Les gens redécouvrent une esthétique imparfaite mais sensible. Certains boîtiers early digital deviennent « collectibles », validables pour une collection, comme les films argentiques rares. C’est le même phénomène que les musiciens qui reviennent aux synthés analogiques, les cinéastes qui reviennent au 16 mm, les photographes qui reviennent à la pellicule. On revient vers ce qui a du caractère.
Comme on collectionne un Kodak Retina pour sentir les années 1950, on collectionne un Fuji S5 Pro pour ressentir l’esthétique 2007. Ces appareils deviennent des témoins tactiles et visuels d’un moment où la photographie se réinventait en passant au numérique. Ce ne sont plus des “vieux numériques” sans intérêt à jeter, ce sont des fragments du futur de la mémoire de l’évolution du matériel photo.
Leur utilisation contemporaine pousse à revenir à une photographie plus lente et même plus technique dans le sens où il faut connaitre le triangle d’exposition, s’appliquer et corriger l’interprétation de la lumière, augmenter sa dextérité en mise au point manuelle, composer avec les limites de la dynamique, ne pas tout automatiser et laisser faire la machine. Les imperfections affinent le regard. On réfléchit avant de déclencher. L’expérience redevient sensorielle.
Quelques critères de valeur
| Critères | Pourquoi |
|---|---|
| Capteur avec caractère | Le cœur de la valeur esthétique du rendu |
| Ergonomie solide | Boîtiers pros ou semi-pros durent très longtemps |
| Batteries disponibles ou adaptables | Une batterie hs = appareil inutilisable, vérifier la disponibilité en adaptable |
| Compatibilité optique durable | Montures Nikon F, Canon EF, Leica M = pérennité et immense parc existant |
| État cosmétique à vérifier | Les collectionneurs sont exigeants |
| Faible nombre de déclenchements | Durée de vie restante très importante |
| Fonctionnalité complète | Des pixels morts font chuter la côte |
Il y a un aspect émotionnel fort
Si un appareil nous touche, c’est souvent qu’il correspond à son propre rythme, à sa manière de voir. Il y a des appareils qu’on ne choisit pas uniquement pour leurs capacités techniques. On les regarde, on les prend en main, et quelque chose se passe. On a du plaisir. Une forme de calme, un souvenir qui s’éveille, une projection de soi dans le geste photographique. Ce n’est plus seulement un objet, c’est une présence. Ce n’est pas forcément facile à expliquer avec des mots. On est dans les sensations. Certains boitiers dégagent une harmonie entre forme et fonction. C’est le plaisir de l’objet pour ce qu’il est. Le simple fait de le regarder, de tourner ses molettes crantées, produit une satisfaction tactile. On sent que l’objet a été pensé pour durer, et surtout pour donner envie de photographier.
Les capteurs CCD ont aujourd’hui une communauté de passionnés. C’est même en train de devenir une micro-culture photo, un peu comme les amateurs de vieux films argentiques dits périmés. Ce qu’ils disent c’est que les CCD ont un rendu colorimétrique moins lisse que les CMOS récents. Certains décrivent ça comme des couleurs “chargées de matière”, plus de séparation des tons, un contraste doux mais profond, une lumière plus “épaisse”. 0n les trouve dans Olympus E-1, Nikon D1 / D1H / D1X, Nikon D200 / D80, Leica M8 / M9, Fuji S2/S3 / S5 Pro, Pentax *istD, Sigma DP1/DP2 (Foveon, autre famille non CCD mais même philosophie du rendu > recherche de la performance). Les CCD ont moins de dynamique, plus de bruit à haut ISO, plus de limitations… Ce sont précisément ces défauts qui créent une esthétique. Les hautes lumières “cassent” d’une manière filmique, les ombres deviennent denses mais pas boueuses, les transitions sont plus abruptes, donc plus graphiques, la texture du bruit évoque un grain argentique.
L’engouement soudain
Depuis quelques années, certaines références autrefois banales se sont transformées en icônes de mode. Des compacts argentiques conçus pour un usage grand public exemple Olympus µ[mju:], Contax T2, Yashica T4, Canon AF35ML sont devenus des objets recherchés, souvent après être apparus dans des vidéos d’influenceurs, des clips musicaux ou des posts Instagram de célébrités. Ce qui était hier un petit appareil de vacances devient soudain un totem d’esthétique “authentique”, vendu à prix d’or. Une hype vient des réseaux sociaux, le retour du film argentique est porté par la nostalgie et l’image “vraie” ; on photographie pour s’extraire de la perfection numérique. L’influence visuelle, des artistes et photographes à la mode montrent des appareils compacts dans leurs mains. Une rareté relative, certains modèles n’ont été produits que quelques années. Un effet d’identification, l’appareil devient un signe esthétique, un accessoire de style. La simplification avec l’idée séduisante du “tu sors, tu déclenches, tout est beau”. Les prix flambent, mais la durabilité réelle de ces appareils est très faible avec par exemple des roulements en plastique avec une fabrication non conçue pour durer.
Des exemples typiques boitiers argentiques
| Appareils | Prix moyen actuel | Problèmes connus | Réparabilité |
|---|---|---|---|
| Olympus µ[mju:] II optique fixe 35 mm | 180 – 350 € (parfois +) | Engrenages en plastique, fragilité du mécanisme de rétraction | Très limitée, pièces neuves rares |
| Contax T2 / T3 | 800 – 2000 € et + | Engrenages fragiles, capot métallique trompeur car majorité de plastique | Réparable avec remplacement par engrenages en laiton |
| Yashica T4 / T5 | 300 – 600 € | Problèmes d’obturateur, plastiques cassants | Très faible réparabilité |
| Ricoh GR1 / GR1v / GR21 | 300 – 800 € | LCD qui s’efface, moteur de l’optique HS | Réparations très rares, souvent pannes définitives |
Ces appareils étaient pensés pour durer quelques années, pas plusieurs décennies. Leurs composants internes (moteurs, engrenages, circuits) vieillissent mal, surtout s’ils ont été stockés dans la chaleur ou l’humidité et utilisés fréquemment.
L’entretien (Cleaning, Lubrication, Adjustment — CLA) est souvent négligé. Un appareil argentique non révisé depuis 20 ans peut sembler fonctionner, mais ses vitesses lentes sont collées, les mousses de miroir sont fondues, l’obturateur risque de se bloquer d’un jour à l’autre.
Concernant les boitiers numériques, des pannes peuvent provenir de l’électronique défaillante. Contrairement à l’argentique, on ne peut pas vraiment faire de CLA numérique. Un appareil numérique ancien demande un changement de pièces électroniques. Quelques ateliers changent les capteurs, changent les écrans ou refont des connecteurs, mais les pièces ne sont pas toujours disponibles. Parfois ce n’est pas très grave comme un fusible interne à remplacer, ou des condensateurs à changer. Il est possible de récupérer des pièces sur d’autres boitiers devenus inutilisables.
Ce n’est pas du numérique mais essayons de comprendre ces phénomènes d’engouements avec l’exemple de l’Olympus Mju-II à objectif fixe 35mm.
Martin Parr l’a utilisé activement. Son approche instinctive avec ce compact a donné de la légitimité à l’appareil, prouvant qu’un petit boîtier grand public pouvait produire des photos de type auteur. Il l’a décrit comme son “carnet de notes photographique” — rapide, vif, pratique pour des scènes ordinaires avec du mordant. Il a utilisé le Mju-II dans les années 90/2000 pour ses projets de photographie de rue avec flash, dans un style frontal, coloré, acide, rapide. Grand angle (35 mm), ouverture f/2.8, flash direct cela constitue un bon combo pour le style « flash + saturation + instantané grotesque ». L’effet utilisation par un “photographe célèbre » est puissant. Le Mju-II, est devenu le “compact culte” de ceux qui voulaient faire de la street photo ironique à la Parr. Ce phénomène est fréquent, le Leica M6 est indissociable de Henri Cartier-Bresson Le Contax T2 est devenu hype à cause de Juergen Teller ou de célébrités (Kendall Jenner & co). Le Mju-II est petit, design, discret, et produit des photos avec un look grâce à son optique de qualité avec du caractère. À partir de 2015–2018, avec la montée en flèche de la mode argentique, le Mju-II est devenu une « obsession visuelle », petit, stylé, automatique, avec un usage qui parait facile. Il valait 30–50 € au début des années 2000 aujourd’hui les prix se sont envolés avec l’emballement YouTube + Instagram + TikTok. Il s’agit d’un appareil compact destiné aux usages familiaux, tout automatique, conçu pour le grand public à la base, pas pour durer 30 ans, aucun réparateur sérieux ne peut garantir une remise en état en cas de panne.
Son point fort est l’objectif fixe 35 mm f/2.8 très bien conçu (4 éléments en 4 groupes), le reste une cellule et un moteur intégrés dans un seul bloc électronique, un flash automatique souvent difficile à désactiver. L’optique a un très bon piqué au centre, même à f/2.8, un léger vignettage à pleine ouverture, souvent perçu comme rendu “cinématographique”, une douceur dans les flous d’arrière-plan à courte distance, un contraste doux avec un micro-glow qui s’accorde bien avec certains films couplé au flash automatique (Fuji notamment pour la saturation), il donne donne ce look « cheap chic » + ironie visuelle » que Parr a popularisé. Concernant l’optique ce n’est pas non plus un Zeiss haut de game, ni un Summicron ou Summilux, les bords sont mous, le flare est souvent non maîtrisé, le rendu est parfois “beau par accident”. Il n’y a aucun réglage manuel, pas de maîtrise de l’exposition, du focus, de la sensibilité au flash.
Peut-on reproduire ce rendu (look) avec du post-traitement numérique ? Oui, très largement, et de manière plus contrôlée. En numérique, pour imiter le rendu Mju-II avec un logiciel comme Capture One, Lightroom, ou Darktable, on peut approcher ce rendu sans prendre le risque d’un appareil qui meure sans prévenir. Utiliser une optique 35 mm avec un léger vignettage, et un piqué doux mais propre (genre Canon 40mm f/2.8, Nikon 35mm f/2 AF-D, ou certaines optiques vintage). Ajouter une courbe douce (pas trop de contraste), un grain léger mais visible, monter la saturation, utiliser un flash frontal diffusé pour simuler l’effet intégré, un flou en arrière-plan si besoin en photographiant à f2,8. Le « rendu Mju-II » est sympathique avec certaines pellicules et dans certaines conditions, mais très surestimé. Ce n’est pas magique, c’est le regard et le photographe qui compte. On peut créer ce type de rendu, souvent en mieux, en le contrôlant vraiment.
« Si j’ai le bon appareil, je ferai de bonnes photos.” L’Olympus Mju-II est devenu l’un des symboles de ce fantasme, petit, facile, surcoté, “validé par un grand nom”, donc « magique ». En réalité c’est un tout, il y a bien sûr la personne qui fait la photo et aussi l’influence des pellicules concernant le rendu, en + de l’optique. Fuji Superia X‑TRA 400 (discontinuée) couleurs vives, bon contraste, adapté à de nombreuses conditions. Fujifilm Fujicolor 100, tonalités douces et fines, saturation des couleurs. Fujifilm Velvia 50 (diapositive) très forte saturation, contraste élevé, demande une exposition très précise. Fujifilm 200 Color Negative bon compromis, rendu des couleurs assez vif…
En numérique il y a aussi une “hype” autour de certains appareils photo vintage ou rétro. Le retour des “digicams” des années 2000, certains compacts numériques anciens (Canon, Nikon, Olympus) voient leur valeur remonter ponctuellement, alimentés par Instagram, TikTok et le désir de “retro tech”. Le “look numérique origine » certains cherchent le petit capteur, le rendu hasard heureux, le clic sans attente, un peu comme l’argentique mais avec le voir un résultat immédiat.
“Digicam” désigne aujourd’hui principalement les petits appareils photo numériques compacts du début des années 2000, souvent à capteur CCD (avant les CMOS généralisés), avec une résolution faible (2 à 6 Mpx), un design rétro-futuriste ou “brillant plastique argenté ou doré” typique de l’époque, un rendu photo particulier avec des couleurs saturées, contraste fort, grain numérique, flares. Depuis 2022-2023, une vague de nostalgie et de recherche esthétique lo-fi a remis de l’intérêt pour ces appareils, notamment comme une alternative à la photo trop nette et trop propre des smartphones. On retrouve un usage par les jeunes générations sur TikTok, Instagram et YouTube pour obtenir un look vintage numérique dit “authentique”, non simulé par des filtres, sans post-traitement après les prises de vues, pour aussi retrouver des appareils utilisés lorsqu’ils étaient enfants ou utilisés par leurs parents.
Certains numériques deviennent objets de collection ou de style, plus pour leur esthétique ou leur histoire que pour leurs performances. Il ne faut toutefois pas confondre la valeur “hype” provisoire avec la valeur d’usage (qualité d’image, fiabilité). Aussi faire attention aux prix de la surcote engouement du moment, qui peut faire monter les tarifs bien au‑dessus de la valeur d’usage réelle.
Pourquoi conserver ou racheter des anciens boîtiers numériques
Le marché des anciens numériques est encore bas avec peu d’intérêt. Certaines vidéos ou publications peuvent créer des mini-bulles locales avec des hausses de prix. C’est souvent un effet de mode dès que la vague se déplace, les prix se stabilisent. Toutefois derrière ces mouvements passagers, il existe un fond beaucoup plus solide. Certains boîtiers sont en train de devenir des pièces de collection. Pas tous, quelques-uns réunissent les critères historiques, esthétiques et culturels nécessaires. Ce ne sera pas une explosion générale comme pour l’argentique en 2017–2021. Cela concerne une poignée de boîtiers, pour des raisons bien précises. Il faudra possiblement du temps, peut être 10 ans ou + pour que les prix soient multipliés par deux ou +, sauf effet d’engouement ponctuel. Aussi l’intérêt de conserver certains boitiers numériques n’est pas forcément un objectif simplement financier, plus un aspect plaisir d’usage, réutilisation, recherche d’un rendu spécifique, satisfaction de l’objet, nostalgie, expérimentation avec du matériel que l’on ne pouvait pas s’offrir à leur sortie, expérience photographique, obtenir un look différent. Si on veut lister le pourquoi, il existe de nombreux arguments.
Pour le plaisir d’usage : Le contact physique, la prise en main, la sensation des molettes, du déclencheur, du viseur optique, le bruit du déclenchement. Une ergonomie directe sans surcouche logicielle, sans menus complexes. Le sentiment d’une machine photographique sans distraction. Revenir à la sensation première de la pratique photographique, retour aux sources, mesurer la lumière, régler diaph, vitesse, iso, bien composer et avoir en main un appareil avec une présence, avec lequel on se sent bien, comme un prolongement de son regard. Aussi sans craindre de se le faire voler car les gens oient qu’il s’agit d’un vieux truc qui parait sans intérêt. C’est une façon aussi de faire des photos sans passer pour quelqu’un qui va publier sur les réseaux.
Pour la recherche esthétique : Chaque capteur (CCD, SuperCCD, early CMOS) a une signature visuelle. Ces appareils produisent des couleurs différentes, souvent plus proches du film. Ils permettent d’obtenir un “rendu alternatif” face à la perfection froide des fichiers modernes. Certains boîtiers deviennent de véritables outils créatifs pour retrouver du caractère, bruit numérique doux, micro-contraste, teintes chaudes, transitions des tons.
Pour l’expérimentation : Possibilité de profiter des limites (hauts ISO bruités pour faire du noir et blanc, dynamique faible qui oblige à comprendre l’exposition, balance des blancs auto pas très juste). Découverte du grain numérique d’époque, devenu aujourd’hui une texture esthétique. Expérimenter différents workflow vintage avec des anciens logiciels, RAW spécifiques, fichiers légers, profils d’origine. Travailler en contraintes créatives, lenteur, buffer réduit, pas de rafale. Profiter des limites comme un challenge et pour sortir de sa zone de confort.
Pour la mémoire photographique : Retrouver la sensation des débuts du numérique, cartes CF, batteries massives, menus rudimentaires, sur certains boitiers robustesse et construction remarquable. Revivre une époque où chaque photo comptait davantage. C’est un retour sensible à une période où la photographie numérique cherchait encore sa personnalité. La dimension “archéologie du numérique” pour préserver la trace de ces technologies pionnières.
Pour la satisfaction de l’objet : Certains boîtiers ont une esthétique industrielle incomparable : Df, 1Ds, E-1, D1X, S5 Pro… Constructions en magnésium, design fonctionnel, objets d’ingénierie plus que de marketing. Le plaisir d’avoir entre les mains un outil cohérent, lourd, solide et pensé pour durer.
Pour la réappropriation et la durabilité : Redonner vie à du matériel oublié, dans une démarche anti-obsolescence. Réutiliser ce qui existe déjà dans une forme d’écologie photographique plutôt que de consommation compulsive. Réparer, entretenir, collectionner pour conserver, pas pour spéculer.
Pour l’accès à du matériel autrefois inabordable : Pouvoir vivre l’expérience d’un Nikon D3, Canon 1Ds, Fuji S5 Pro, à prix dérisoire. Comprendre comment ces appareils ont façonné la photographie des années 2000. Il y a une dimension de réconciliation personnelle, s’offrir aujourd’hui ce qu’on admirait hier.
Pour l’expérience photographique elle-même : Ces appareils ralentissent la pratique et incitent à une approche plus intentionnel, plus maîtrisée. Ils favorisent une relation plus sensorielle à la lumière et au sujet. On retrouve la joie simple du déclenchement, du bruit, du cadrage, du geste. Moins d’attente de perfection, plus de présence et de curiosité.
Pour la singularité artistique : Le photographe devient curateur, acteur de rendu, pas simple utilisateur d’appareil tout automatique. Ces boîtiers contribuent à la création d’une signature visuelle identifiable. Certains artistes les utilisent pour « désaturer » le numérique dans le sens retirer du clinquant, retrouver de la matière. Pour sortir de ce qui crée une forme d’hyper-réalité numérique, impeccable, mais souvent plate, froid, lisse ou trop “parfaite”.
Pour le plaisir d’apprendre autrement : Étudier leurs capteurs, leurs contraintes, c’est plonger dans l’histoire technique du médium. On développe une culture photographique basée sur l’expérience, cela pousse à une curiosité technique. Souvent, c’est par ces limites qu’on retrouve l’essence du regard.
En termes de marché le « early digital » semble suivre le même cycle que l’argentique, avec un cycle classique d’un objet photo.
- Déclin / désintérêt total
- Nostalgie / redécouverte par une niche
- Revalorisation esthétique (rendu>défauts, caractère)
- Création d’une communauté
- Requalification patrimoniale (modèles premières générations, modèles pivots)
- Stabilisation ou hausse des prix.
Le numérique ancien semble être en plein stade 2 → 3, dans le moment où “tout est encore pas très cher”.
Nous pouvons identifier 5 critères d’intérêt.
- Importance historique : premier plein format 24X36, premier CCD pro, premier boîtier d’une marque, capteur rare (SuperCCD, Foveon)
- Rendu impossible à reproduire : couleurs CCD, dynamique spécifique, profil Fuji S5 Pro « hybridation » Fuji/Nikon non reproduite par la suite, les early Canon (1Ds, 1Ds II, 5D Classic), Nikon, Leica etc.
- Qualité de construction – durée de vie : Le marché ne montera pas sur des boîtiers fragiles. Les tanks comme Nikon D1/D2/D200, Canon 1Ds/1D, Olympus E-1, Leica M8 sont réputés pour leur solidité…
- Disponibilité en baisse : Les stocks qui s’effondrent, les écrans qui jaunissent, les cartes CF moins courantes, les obturateurs qui tombent en panne. Plus l’offre baisse plus la valeur résiduelle de ceux en bon état augmente.
- Une communauté active : C’est le vrai moteur avec des passionnés qui en parlent. Un appareil sans communauté prendra difficilement de la valeur. ex Nikon D100 ou Canon 20D pas cultes. Les modèles qui ne monteront probablement pas Canon 450D / 600D / 40D, Nikon D3000 / D3100, Nikon D5000 / D5100, les bridge grand public, les Micro 4/3 d’entrée de gamme, les compacts Sony / Canon … Car ils sont très courants, sans rendu spécifique, sans communauté de fans.
Quelques caractéristiques des boitiers intéressants
Attention à l’idéalisation, souvent fréquente notamment chez les fans de Leica, ne pas non plus encenser à l’excès les anciens capteurs dans une envolée lyrique et romantique. Si on compare le rendu entre le M8 et le M9 ces capteurs ont une latitude d’exposition (dynamique) bien plus faible que les capteurs récents.
| Critères | Leica M8 | Leica M9 | Commentaire |
|---|---|---|---|
| Dynamique totale | ~10–10.5 EV | ~11 EV | Les deux sont faibles au niveau de la latitude d’exposition. Le M8 est franchement limité. En lumière réfléchie il faut exposer pour les hautes-lumières quitte à remonter les ombres en post-traitement. |
| Tolérance hautes lumières | Très faible | Faible | Sur les deux, le clipping (HL brulées) arrive vite. Le M9 tolère un peu mieux. Avec les deux, exposer “pour le ciel et les blancs”. Le M9 brûle un peu moins vite les blancs. |
| Récupération des HL dans le RAW | Quasi inexistante | Léger mieux mais faible | Rien à voir avec un CMOS moderne de 14 ou 16 EV… |
La montée en iso est limitée M8 : utilisable jusqu’à ISO 320–400 si on veut un rendu exigeant. M9, utilisable jusqu’à 800–1250 si on accepte du bruit “organique”.
| ISO | Leica M8 | Leica M9 |
|---|---|---|
| ISO 160 (base) | Bon | Bon |
| ISO 320 | Ok | Ok |
| ISO 640 | Bruit déjà visible, structure CCD « grain » spécifique | Encore correct |
| ISO 1250 | Très bruité, limite | Utilisable, bruit typé CCD |
| ISO >1250 | N/A | Catastrophique / pas natif |
Leica M8 : Couleurs froides / pastel en lumière naturelle. Tendance cyan dans les bleus (typique Kodak CCD APS-H). Peaux assez douces parfois un peu ternes. Sensibilité IR nécessite parfois un filtre IR pour les noirs profonds. Rendu globalement calme, discret, pas spectaculaire flashy.
Leica M9 : Couleurs chaudes, plus denses. Tendance magenta notable dans les peaux. Saturation plus forte. “Pop” plus visible, parfois trop. Peut donner un rendu sur-saturé si la lumière n’est pas douce.
Le M8 tolère mieux une luminosité dure / contre-jour (moins de saturation) en maîtrisant l’exposition. Le M9 brille en portrait / lumière dorée (richesse chromatique).
Microcontraste et netteté capteur (les optiques entrent en lignes de compte aussi).
| Aspect | M8 | M9 |
|---|---|---|
| Filtre AA | Aucun | Aucun |
| Impression de netteté | Très bonne | Très bonne |
| Microcontraste | Un peu plus doux | Plus marqué / parfois trop |
| Piégeux avec optiques M | Non | Plus de risque de rendu “sec” |
Le M9 accentue naturellement le microcontraste cela peut donner un rendu “dur” avec certaines optiques (ex. Summicron moderne). Le M8 est un peu plus tolérant niveau contraste, moins sec.
- Leica M8 (APS-H) : Crop ×1,33. Les optiques 35 mm « deviennent » des “équivalents 45 mm”, moins classique pour du reportage. Le bokeh est moindre qu’en FF. Moins de problèmes de capteur que le M9 (capteur qui s’oxyde sur 1ère version). Électronique vieillissante mais globalement robuste. Obturateur bruyant, possiblement fragile (usage à 1/8000ème de seconde/risque de casse). Le M8 est ironiquement plus sûr que le M9 côté longévité des capteurs. Points forts, couleurs sobres en lumière neutre. Rendu doux, aspect de type argentique léger et pas forcé. Signature Leica M. Correction de couleur facile en post-traitement.
- Leica M9 (Full Frame) : Rendu et profondeur de champ typiques du full frame. Utilise les optiques M au format où elles ont été conçues. + de risques de dominante magenta sur certains grands angles. Problèmes connus de corrosion du capteur (revêtement verre). Remplacement possible très onéreux et compliqué car par entreprise tierce, limitée. Points forts bruit agréable jusqu’à ISO 800/1250, Rendu “épais”, dense, bien pour portrait, signature Leica M. Couleurs très riches quand la lumière est belle.
| Usage | M8 | M9 |
|---|---|---|
| Lumière dure / contrastée | ✔️ Un peu meilleur | ❌ Hautes lumières brûlées |
| Portrait | Moyen | ✔️ Excellent |
| Lumière dorée / fin de journée | OK | ✔️ Superbe |
| Noir & Blanc | ✔️ Très bon | ✔️ Encore mieux |
| Souplesse d’exposition | ❌ Très faible | ❌ faible |
| Hauts ISO | ❌ | ✔️ relativement |
| Fiabilité en 2025 | ✔️ | ❌ Risque corrosion capteur si non changé |
Les capteurs CCD Kodak KAF : par exemple sur un boitier pro comme l’Olympus E-1 ce n’est pas un appareil “grand public”, il demande une certaines maîtrise. Ce capteur se comporte comme un film diapositive. Il convient de bien exposer car la dynamique est courte, de contrôler la balance des blancs (très sensible sur ce CCD), d’accepter sa lenteur et de travailler en conséquence, de composer avec une colorimétrie sublime mais délicate. Le CCD Kodak du E-1 a une signature très particulière avec un rendu très “matière”, très tangible, des couleurs riches sans être sursaturées, des transitions douces, un microcontraste organique. Il récompense si on prend le temps, si on expose bien et si on observe. Les rendus des KAF sont assez proches quelque soi la marque de l’appareil qui utilise ce capteur. Bien entendu les optiques utilisées jouent un grand rôle aussi. Le sigle KAF chez Kodak correspond au nom de leur gamme de capteurs CCD professionnels. C’est une désignation interne qui indique un type précis d’architecture CCD fabriqué directement par Kodak Image Sensor Solutions (anciennement Eastman Kodak racheté ensuite par ON Semiconductor). K → Kodak, A → Area (capteur “area array”, c’est-à-dire un capteur à matrice complète, utilisé pour la photo), F → Full CCD (CCD à pleine trame, nécessitant un obturateur mécanique). KAF capteur CCD Kodak pleine trame, destiné aux appareils professionnels ou scientifiques. Les pixels sont lus sur toute la surface du capteur, contrairement à interline CCD (KAI) qui ont eux des pixels avec zones masquées, pas besoin d’obturateur mécanique, lecture plus rapide. Les KAF nécessitent un obturateur mécanique, utilisation sur les reflex. Rendu chaud, dense, très différent des CCD Sony, bruit de type grain, couleurs profondes, dynamique limitée, transitions douces, comme une diapo, noirs un peu velours, typique look « early digital » de l’époque où il faut convaincre les pratiquants de l’argentique à passer au numérique et qu’ils retrouvent ce look diapo Kodak.

- Olympus E-1 (2003) : Le premier reflex numérique professionnel d’Olympus, l’un des boîtiers CCD les plus singuliers car premier reflex du nouveau système 4/3, conçu entièrement autour du numérique au départ avec un nouveau format de capteur pour + de compacité. Capteur CCD Kodak KAF 5 MP original et unique. Construction professionnelle robuste, système de réduction de la poussière efficace « Supersonic Wave Filter », obturation de 1/4000 s à 60 s, pose B jusqu’à 8 minutes, tropicalisation, ergonomie avec bonne prise en main, bonnes sensations, orienté reportage, il donne envie d’aller faire des photos… Objectifs Zuiko Digital en 4/3, haut de gamme, pensés pour le numérique dès l’origine aussi. C’est l’un des boîtiers qui a le plus mal vieilli techniquement en rapport au nombre de pixels (2560 × 1920), mais paradoxalement l’un de ceux qui a le mieux vieilli visuellement. Son rendu possède une profondeur et une douceur que certains comparent au film en diapositives si on sous expose légèrement ce qui favorise l’explosion des couleurs. Avec ses optiques il a pile poil le rendu CCD Kodak KAF unique attendu. Couleurs chaudes, profondes, jamais clinquantes. Basses lumières granuleuses, transitions douces naturelles, contraste modéré, tonalité de peau chaleureuse, typique Kodak genre Kodak Portra en mode diapositive, C’est le grand atout du boîtier : le look des photos, si on apprécie un rendu « pseudo film ». Objectifs Zuiko Digital à la qualité remarquable 14-54 mm f/2.8-3.5 excellent piqué, bokeh étonnamment doux ; 50-200 mm f/2.8-3.5 puissant télézoom pro exceptionnel. Des optiques conçues spécifiquement pour les capteurs numériques (pas d’anciennes formules réadaptées) avec un microcontraste subtil. Boîtier exigeant qui impose un rythme calme, une bonne maîtrise de l’exposition et des connaissances en technique photo pour tirer le potentiel des fichiers raw, pas de rafale folle (3 photos par seconde blocage du buffer à 12) , pas d’AF miracle (3 points autofocus, sélectionnables), un retour au geste, à l’anticipation, à la patience. Quand on le découvre il peut surprendre, car il est gros et lourd pour du 4/3 (c’est un reflex avec miroir donc), son design est spécifique et daté. Il y a une phase d’adaptation pour l’adopter. Point faibles : peu de pixels donc limité pour le recadrage, dynamique très faible, les hautes lumières brûlent vite, les ombres deviennent granuleuses. Il faut exposer parfaitement (comme sur film diapo), c’est aussi ce qui donne ce look dense, presque tactile. Hauts ISO très limités 800 utilisable avec caractère, 1600 iso bruit coloré fort. Il est à utiliser comme un outil esthétique pas pour la performance. Autofocus daté, lent, hésitant, surtout en basse lumière, pas idéal pour l’action ou les enfants en mouvement. Écosystème arrêté, plus aucune mise à jour, batteries et pièces encore trouvables toutefois. Adaptation des optiques 4/3 origine sur micro 4/3 récent possible mais avec AF lent. Il s’adresse à ceux qui cherchent une expérience lente, sensible, et des photos avec du caractère. Avec ses optiques Zuiko Digital, il devient un système professionnel oublié, aujourd’hui très sous-coté car inconnu, avec une image de « petit capteur », pourtant il est très attachant avec son caractère marqué. Cartes CF de 4 Go max. Concernant les cartes 8 Go ou 16 Go certaines peuvent fonctionner d’autres non. CF de 2 Go c’est la taille la plus stable pour ce boîtier. Les cartes CF 32–128 Go ne sont pas compatibles. Après l’Olympus E-1, il n’y a pas eu d’autres appareils équipés de ce même capteur CCD fabriqué par Kodak en collaboration avec Olympus. Le Kodak KAF-5101CE du E-1 a été fabriqué par Kodak, selon un cahier des charges Olympus, pour un usage exclusif pour ce boitier de la gamme pro (avec un prix de vente qui allait avec 1799 $ US en 2003 soit autour de équivalent 2800 € actuel pour le boitier seul). On ne connait pas précisément le nombre d’exemplaires fabriqués, assez faible entre 50k et 100k. Ce partenariat a créé et normé le système Four Thirds ou quatre tiers qui n’existait pas auparavant. A l’époque du début des numériques Olympus n’était pas dans le radar des photographes experts. Vers 2005–2010 Canon dominait le marché (5D et 5D MkII), Nikon reprenait la main (D300, D700, D3), Fuji séduisait par sa couleur, Sony arrivait avec le FF Alpha, Olympus boitier pro numérique ? il était perdu au fond du magasin avec des bridges et des compacts. Le E-1 était déjà “une anomalie” à sa sortie. Le seul reflex pro 4/3 avec seulement 5 Mpx et ccd au moment de l’arrivée des cmos, pas de de montée en ISO, pas plein format, pas d’agence photo utilisant Olympus, pas d’ambassadeurs célèbres. Il plaisait à des profils ultra spécifiques de techniciens, ingénieurs, personnels de santé car Olympus est très présent dans le matériel médical, des pros industriels, des scientifiques, des amateurs aisés venant du boitier argentique OM1 et fidèles à la marque. Les prix du boitier avec les zooms très qualitatifs étaient élevés en neuf et en concurrence directe avec Canon et Nikon, des marques avec une réputation pro photo + affirmée.
- Les Nikon D1, D1H et D1X (LBCAST-CCD) ne sont pas seulement les premiers reflex pro de Nikon en 1999, ce sont les premiers boîtiers numériques professionnels réellement utilisables de l’histoire. Ils ont marqué l’entrée du numérique dans le journalisme et la fin progressive de l’argentique dans la presse. Utilisés aux JO de Sydney, guerre du Kosovo, début de la guerre en Afghanistan,11 septembre 2001 etc.
- Le capteur LBCAST est une technologie de capteur propre à Nikon, différente du CCD et du CMOS après avoir fait un mixte CCD-LBCAST, le 100% LBCAST Nikon a été utilisé uniquement sur les D2H et D2Hs et donne un rendu spécifique constituant une exception historique dans l’évolution du numérique. Beaucoup trouvent que le D2H donne une esthétique qu’on ne retrouve nulle part ailleurs (couleurs douces très “reportage”, contraste relativement bas, grain numérique présent et organique, “look 2000” très début du numérique). Pourquoi Nikon a abandonné le LBCAST ? car très difficile à fabriquer et à miniaturiser, pas adapté aux hautes résolutions, demandait un flux industriel trop spécifique avec peu de productivité. L’explosion des CMOS Sony à + haute résolution à partir de 2005–2007, avec Sony qui vendait ses capteurs aux autres marques (course au nombre de pixels) a enterré l’évolution des alternatives. Le projet capteur Nikon spécifique a été abandonné après le D2Hs.
- Nikon D1 (APS-C CCD) : le premier “vrai” reflex pro numérique. Capteur CCD spécifique mixte LBCAST APS-C 2,7 MP (crop ×1,5). Fichiers légers et très “argentiques”, avec un rendu brut, contrasté et granuleux typique du début du numérique. Couleurs parfois imprévisibles mais très belles en lumière douce. Construction très robuste, tropicalisation. Points forts : rendu ultra-singulier, très texturé. Contraste fort. Couleurs rappelant certains films Kodak. Noir & blanc excellent. Réactivité professionnelle pour l’époque. Points faibles : dynamique extrêmement faible (blancs facilement cramés). Montée ISO limitée (ISO 800 bruit très fort). Balance des blancs aléatoire. Écran LCD quasi inutilisable. Fichiers NEF particuliers. Signature visuelle : un look “vintage numérique” à part. Grain numérique organique, couleurs chaudes, contrasté. Une atmosphère brute, presque lo-fi mais puissante.
- Nikon D2H/ D2Hs (APS-C JFET LBCAST) : Capteur JFET LBCAST exclusif 4,1 MP (crop ×1,5). Technologie unique à Nikon, différente du CCD et du CMOS. Réactivité forte (8 fps). Boîtier pro complet, autofocus très performant, ergonomie Nikon pro qui tombe bien en main. Points forts : rendu couleur doux et “crémeux” en basse lumière. Grain agréable. Fichiers très légers. Réactivité incroyable pour l’époque (sport, action). Balance des blancs correcte pour l’époque. Le D2Hs améliore la gestion ISO, l’autonomie et la mesure de l’exposition. Points faibles : 4 millions de pixels, bruit marqué dès 800 ISO. Poids (monobloc de type tank). Rendu parfois étrange en lumière mixte. Dynamique limitée. Rendu capricieux selon les conditions lumineuses. Pas fait pour le paysage ultra détaillé. Signature visuelle : rendu doux, presque “pastel numérique”. Moins granuleux que le D1, plus organique que les premiers CMOS. Une texture très particulière, parfois magnifique en lumière douce ou temps couvert. Bien si on aime les rendus atypiques.
- Fuji S5 Pro (APS-C) : Capteur Fuji SuperCCD SR Pro unique. Crop ×1,5. Les optiques 35 mm « deviennent » des équivalents 52 mm (perspective serrée, pas idéal pour reportage large). Bokeh correct mais moins profond qu’en plein format. Construction robuste, boîtier basé sur le Nikon D200 (même ergonomie, même châssis magnésium, même commandes). Autonomie moyenne, buffer lent, écriture très lente en RAW (architecture 2006). Points forts : dynamique exceptionnelle pour l’époque grâce aux photosites S+R (déjà du “HDR rendu assez naturel” avant l’heure). Hautes lumières difficiles à cramer (la vraie force du S5). Rendu peau très bon, réputé encore aujourd’hui pour le portrait douceur, transitions fines, micro-contraste organique, grain “semi-argentique”. Couleurs Fuji pastel, non criarde, tons sombres profonds non brutaux.. Très bon rendu en lumière douce, ambiance nuageuse et scènes contrastées. Points faibles : montée en ISO limitée (1600 utilisable mais très granuleux). Autofocus daté (celui du D200). Rafale très lente, buffer minuscule. Fichiers RAW lourds, parfois délicats à traiter au vu des ordis de l’époque qui ramaient. Pas un boîtier de sport ni d’action. Écran LCD faible (comme tous de l’époque). Signature visuelle : rendu très “film numérique” atypique, différent d’un capteur moderne. Couleurs douces, légèrement pastel, hautes lumières parfaites, Portraits superbes. Look organique et chaleureux. Un appareil lent, avec un rendu spécifique. Il était très prisé par les photographes de mariage avec sa capacité de garder du détail dans les blancs et son rendu des tons chair réaliste.
- Canon 5D Classic (FF CMOS) : Capteur CMOS 12 MP. Pas de filtre AA agressif, photos très naturelles. Dynamiques douces, transitions fines, rendu très organique. Appareil pour portrait et paysage. Points forts : rendu très cinéma, couleurs chaudes et pleines, grain organique en ISO 1600. Hautes lumières belles. Fichiers très faciles à traiter. Boîtier simple mais robuste. Points faibles : autofocus très basique. Pas tropicalisé. Montée ISO limitée mais agréable. Écran LCD médiocre. Signature visuelle : l’un des rendus numériques les plus “naturels” jamais sortis en CMOS. Peau sublime, colorimétrie chaude et douce. Ambiance très “2005 cinéma”.
- Sigma DP1/DP2 (APS-C Foveon) : Capteur Foveon 3 couches R/V/B APS-C, 4,6 MP ×3 couches (≈ 14 MP perçus). Ni CCD, ni CMOS. Objectif fixe 41 mm f/2.8 équivalent et 28mm f/4 très piqué au centre pour le DP1, boîtier compact, minimaliste, très lent, mais doté d’un des rendus les plus singuliers de la photographie numérique. Première version d’une lignée culte (DP2, DP1x, Merrill).. Rendu unique avec netteté tridimensionnelle (3D pop), couleurs très pures, grain fin. Points forts : détails incroyables, microcontraste inimitable, couleurs denses sans saturation artificielle. Fichiers RAW impressionnants en bas ISO étant donné la taille minuscule du boitier et de l’optique. Points faibles : ISO catastrophiques au-delà de 400 (bruit colorométrique). Temps d’écriture très très lent. Autofocus lent. Autonomie faible. Dymanique faible. Pas de viseur. Demande de la patience à l’usage. Réglages et menu alanbiqués. Signature visuelle : rendu ultra-posé, limite hyperréaliste mais organique. Très aspect diapositives argentique de bas iso (Kodachrome 25). Noir et blanc sublime si belle lumière. Rendu favori si on aime la finesse, la matière, les ombres propres et les textures riches (à bas iso).
Termes techniques et d’usage
“CCD gritty”, c’est un terme pratique utilisé par les photographes pour décrire le type de bruit et de texture visuelle particulière que donnent les capteurs CCD, en particulier les Kodak KAF, quand on monte en ISO ou quand on récupère les ombres en post-traitement. Ce n’est pas un terme officiel, mais tout le monde voit ce que ça veut dire quand il a pratiqué un M8/M9, un Kodak DCS ou un Olympus E-1. Un bruit numérique visible, granuleux, proche organique, avec une texture presque argentique, mais qui peut devenir très rugueuse dans les zones sombres. C’est un bruit non lissé, non chromatique (peu de taches colorées), fin mais présent, structuré, moins effet matière “plastique”, poupée qu’un CMOS. Le gritty, c’est ce côté “grain qui accroche”, surtout à partir de 640 ISO sur M9, et 320–640 ISO sur M8. . Les CCD Kodak ont une amplification analogique simple, pas de double gain, pas de readout (procédure par laquelle un capteur “lit” l’information contenue dans les pixels) complexe, le bruit n’est pas “modelé” ou “traité”. Bruit de lecture plus élevé contrairement aux CMOS modernes, les CCD ont un « read noise » nettement plus fort, une moins bonne gestion des basses lumières, dès que l’on récupère les ombres cela bruite. Pixels plus grands = bruit plus large, le bruit n’est pas “pixelisé”, il donne un ressenti granuleux plus proche du film. Aucun lissage interne, il n’y a pas de réduction de bruit dans les RAW.
Readout CCD (ex : Kodak KAF) : Lecture séquentielle, pixel après pixel, en transférant les charges vers un ou deux convertisseurs. Amplification analogique unique. Read noise (bruit de lecture) assez élevé. Très uniforme avec peu ou pas de banding (lignes). Rendu organique car le signal reste pas découpé en milliers de mini-amplifications. Avantages homogénéité, texture agréable. Inconvénients bruit plus élevé que CMOS, dynamique faible.
Readout CMOS moderne : Chaque colonne ou pixel possède son propre amplificateur. Plusieurs niveaux de gain, dual gain (ISO invarient, meilleure dynamique). Read noise très bas. Lecture rapide, traitement intégré. Risque de banding si les amplis ne sont pas parfaitement calibrés. Avantages énorme dynamique, ISO élevés, récupération des ombres.
Inconvénients rendu plus “propre”, plus lisse, moins organique.
On en vient à élargir quand on parle de CMOS car il existe un capteur spécial, celui du Sony A1. le capteur du Sony A1 est réellement une exception, même dans le monde des CMOS récents. On n’est plus dans un “simple CMOS BSI rapide”, mais dans un capteur de nouvelle génération qui casse plusieurs limites historiques du readout numérique. Pas qu’il soit “meilleur », mais parce qu’il arrive à combiner des paramètres normalement incompatibles : haute résolution, readout ultra-rapide, rolling shutter très faible, excellente dynamique, gestion du bruit exemplaire, traitement des couleurs très souple, avec une très grande cohérence chromatique, profil très stable en lumière mixte. C’est “clinique” mais très corrigeable en post-traitement. C’est le premier capteur CMOS à vraiment dépasser les limites historiques du CMOS. On est dans du CMOS stacké (un capteur où les pixels, l’électronique et la mémoire sont superposés en plusieurs couches, au lieu d’être tous sur un seul plan) + DRAM + Processeur + optimisation du readout, presque une génération autonome depuis le capteur. Le signal rouge/vert/bleu est très propre sans que la couleur de chaque pixel « bave » trop sur celle d’à coté.
Pour revenir aux capteurs CCD des années 2000, ils ont un rendu + “filmique” pour trois raisons principales. Une réponse tonale douce qui monte progressivement vers les hautes lumières. Les blancs ne “claquent” pas subitement, les noirs ne sont pas charboneux, boueux, les transitions sont souples, proches de la pellicule, le roll-off est agréable (c’est la façon dont les hautes lumières progressent avant d’être cramées). La colorimétrie avec des matrices basées d’emblée sur des profils pellicules (Kodak, Fuji). Un micro-contraste moins agressif, plus doux que les CMOS modernes ne donnant pas cette sensation “clinique”, dure, pas de sur-netteté, pas de lissage du bruit, pour un rendu global plus pictural, avec des couleurs plus épaisses, moins saturées avec de la matière.
Imiter le film
À la naissance du numérique entre 1998–2004, l’objectif était d’imiter le film, pour une raison simple, les photographes pro en argentique ne voulaient pas passer au numérique, ce qui demandait d’acheter un ordinateur puissant, de changer leur matériel et surtout leurs habitudes, avec une sensation de perdre leur technicité et de recommencer presque à zéro. Certains d’ailleurs étaient fort angoissés à l’époque et s’accrochaient à leur système argentique. Aussi personne ne voulait que le numérique donne un rendu “numérique” qui paraissait artificiel. Les photographes pro exigeaient une continuité esthétique avec l’argentique. On retrouve explicitement cette philosophie chez :
Kodak : Leur origine est le film argentique aussi les premiers CCD Kodak cherchent à reproduire les couleurs chaudes, la diagonale douce, le rendu filmique. C’est pour cela que les capteurs Kodak (dont celui du Olympus E-1) ont ce look dit organique. But avoué ➡ « Digital should feel like film. »
Fujifilm : Fuji, géant du film lui aussi, va encore plus loin avec son capteur Super CCD pour simuler la résolution organique du film. Pixels S+R pour simuler la latitude d’exposition du film négatif, standard “Fuji Color” pour imiter les films Pro 160S / NPH / 400H. Ensuite les simulations de film Velvia / Provia / Astia. But avoué ➡ « Reproduce the emotional presence of film. »
Olympus : Olympus n’était pas un fabricant de films couleur, mais s’inscrivait dans cette mouvance en partenariat avec Kodak, souhant un profil couleur “pleasing color”, JPEG doux, ton chair solide, dynamique basse mais avec un roll-off très argentique (façon dont les hautes lumières “se terminent” avant d’être brûlées). But avoué avec le E-1 ➡ « Une image plus naturelle que les CCD Canon/Nikon. »
Leica : Même logique avec ses M8/M9, utilisation du capteur CCD Kodak calibré pour un rendu « Leica film », couleurs typées + roll-off rapide façon diapositives, contraste élevé, comme le rendu des Summicron avec de l’argentique (goût pour un contraste fort).
2005–2012 : le concept s’effondre avec l’arrivée du CMOS
Quand le CMOS (Sony + Canon) devient dominant, le gain en monté en ISO, la dynamique supérieure au CCD, le bruit moins présent, les fichiers plus neutres, la course au nombre de pixels, le rendu devient plus clinique, il faut du net très net. Les gens ne cherchent plus à imiter le film, ils cherchent la performance. C’est l’époque où les photos doivent être « number-sharp » et la quantité de pixels devient un argument marketing. Chaque marque voulant en proposer + que son concurrent.
Après 2012 : retour progressif du style argentique
Pourquoi ? Parce que beaucoup de pratiquants de la photographie regrettent l’argentique, le look CCD et souhaitent un rendu de type film avec + de douceur. Les marques réintroduisent de la “sensibilité artistique” argentique dite aussi « organique ».
Fujifilm X-series : C’est la seule marque qui a totalement repris l’héritage film comme concept avec un marketing appuyé, simulations Velvia, Provia, Astia, Eterna, un grain numérique « intelligent », les tonalités “film like”, les Classic Chrome / Nostalgic Negative etc.
Olympus : Avec les OM-D il a cherché lui aussi des profils couleur chauds, doux avec des teintes proches du rendu E-1 (mais jamais vraiment identiques).
Panasonic – Lumix : Moins filmique pour la photo mais orienté cinéma en intégrant le rendu film en vidéo (V-Log, Cinelike).
Leica : Retour vers le rendu de type M8/M9 avec les séries Monochrom, et pour les autres une recherce de couleurs suaves et typées par exemple avec le M typ 240.
Pentax/Ricoh : Après 2012, Pentax passe définitivement au CMOS (Ricoh a racheté la marque en 2011). Contrairement à Nikon/Canon/Sony, Pentax maintient des couleurs douces, un contraste modéré, du grain numérique, un rendu global artistique. Ils ont un rendu moins “numérique” que les autres. Pentax a intégré des “simulations film” avant Fujifilm dans les K-5, K-5 II / IIs, K-3, K-1 / K-1 II (Reversal Film, Bleach Bypass, Flat). Le Ricoh GR (GR, GR II, GR III) est considéré comme un compact APS-C filmique. Le Pentax KP (2017) est souvent décrit comme “Le boîtier numérique le plus argentique de Pentax” grâce à ses profils, sa montée ISO granuleuse et son rendu coloré doux avec des optiques Limited (31, 43, 77 mm). Le Pentax K-3 III Monochrome utilise un capteur sans matrice de Bayer, pas de “traitement couleur”, pas de filtres RVB, pas de dématriçage. Chaque pixel capture directement la lumière, sans interprétation. C’est une philosophie proche du négatif NB argentiquece qui donne un rendu “film like” en noir et blanc.
Sony : Sony n’a jamais fait du “film look” un axe officiel. Toutefois la marque revient un peu vers cette idée d’un rendu + “film-like” avec le Sony A1. Il est doté d’un nouveau capteur plein-format exclusif de 50 MP très moderne, toutefois son rendu respecte une certaine « naturalité », en étant moins artificiel que certains modèles Sony récents. Il donne un rendu plus “naturel”, plus “photo” que purement « ultra-net numérique ». Il n’est toutefois pas « aussi filmique » que les anciens CCD ou un boîtier explicitement orienté film-look (comme certains boîtiers Fuji ou Pentax). Sa dynamique est très bonne ce qui donne de larges possibilités en post-traitement, dans ce sens on peut traiter les raw avec un rendu filmique car ils sont doux à la base, beaucoup moins durs et contrastés que sur le 7RIII par exemple. Autrement les + « filmiques » sont les Sony A7S (2014) avec capteur 12 MP à gros pixels, un peu le Sony A7R (2013), et surtout les Sony RX1 / RX1R.