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Ils n’y croyaient pas

Pourtant… Les premiers qui ont utilisé la photo numérique sont ceux qui n’y croyaient pas, les photographes professionnels. Au départ, personne n’en voulait (vraiment). Dans les années 90, les pros trouvent la qualité mauvaise, les amateurs trouvent ça trop cher. Les appareils sont lents, l’impression numérique n’est pas terrible, le transfert des fichiers est très compliqué. Les premières compacts numériques(1995–1998) sont vendues en petites quantités, il fallait des systèmes de stockage. Rien ne garantissait que cette technologie numérique prenne. Kodak estimait en interne que « le public n’adoptera pas la photo sans film ». Il existait plusieurs obstacles psychologiques. Un attachement à l’argentique car l’expérience de la pellicule était rassurante, tangible, connue, avec des appareils fiables. Le coût initial très élevé des premiers appareils photos numériques était un frein, il fallait changer son matériel contre des éléments inconnus avec beaucoup d’électronique et un doute sur la sécurité d’obtenir des photos avec un niveau suffisant de qualité esthétique. L’absence de standards engendrait une incertitude sur l’avenir “Est-ce que mes fichiers seront encore lisibles dans 10 ans ?”. La complexité informatique aussi était un élément contraignant ; une grande partie du public ne maîtrisait pas l’utilisation d’un ordinateur qui lui même coutait très cher. Si une masse de gens avaient boudé la photo numérique pendant 5–10 ans de +, elle aurait très bien pu s’éteindre et devenir un échec.

La presse photo et la presse sportive basculent

à la fin des années 90, début 2000 les agences ressentent le potentiel en phase avec leur besoin de photos immédiates. Les appareils pro numériques s’améliorent (Kodak DCS, Canon EOS D30, Nikon D1) avec une qualité qui devient acceptable pour les publications. Les photos arrivent rapidement et cela évite le procédé de développement, ce qui est un énorme avantage et lance une légitimité utile à la photo numérique, le gain de temps.

Internet change la nature de la photo. La photo imprimée n’est plus un usage principal.
L’usage devient envoyer rapidement, partager, montrer sur écran, archiver. La photo devient communication rapide. L’argentique de fait devient trop lente pour cette nouvelle fonction.

Le public découvre quelque chose d’incroyable, on peut voir une photo immédiatement. C’est LE point psychologique décisif. C’est ce que toutes les études marketing de la fin des années 90 montrent comme facteur déterminant, l’instantanéité est la raison numéro 1 d’achat d’un appareil photo numérique grand public. Pour la première fois, on teste, on peut recommencer et voir pour corriger, on apprend en temps réel, on ne “rate pas toute une pellicule”. C’est un basculement culturel.

La vente est venue après la découverte de l’usage. L’usage a créé le marché. Les gens se sont mis à acheter parce qu’ils ont compris que la photo pouvait devenir moins onéreuse en théorie sans l’achat de pellicules, plus immédiate, sans attente de la phase laboratoire, plus instantanée et surtout partageable facilement. Le numérique s’est vendu quand il a résolu un problème réel que les gens ressentaient, faire des photos c’est long, il faut passer par un laboratoire, c’est un peu aléatoire, c’est compliqué, ça coûte cher au final de toute façon.

Adoptée par une masse suffisante d’utilisateurs

La photo numérique a pris parce que la technologie est devenue utilisable avec une perception d’utilité. Le développement parallèle de l’informatique a formé un écosystème cohérent. Le public a fini par accepter, et même désirer, cette nouvelle façon de photographier.

Internet a vraiment changé la donne et a changé la fonction de la photo qui devient un message facilement transmissible. À partir de 1998–2005, avec les emails, forums, blogs, puis réseaux sociaux, la photo devient un moyen de communication majeur avec sa vitesse de circulation. Une photo numérique a alors un avantage écrasant, elle peut voyager instantanément. On peut l’envoyer à la famille, aux amis, à un forum pour en parler, un site web, on peut apprendre en recommençant etc. L’argentique ne peut pas suivre, il faut scanner, corriger, compresser, transmettre, c’est lent, lourd, coûteux. Le numérique répond à un besoin que personne n’avait avant Internet. Avant, personne ne se disait : « Ce serait bien de partager mes photos de suite ». Quand l’usage de l’Internet apparaît, ce besoin devient évident, utile, excitant, indispensable. La photo numérique devient une technologie adaptée. Pour la plupart des utilisateurs la photo cesse d’être un souvenir imprimé pour devenir un fragment de vie, un flux, un message, une réaction, un signe social, du type « Regarde où je suis”, “Regarde ce que je mange”, “Regarde ce coucher de soleil maintenant”, « Regarde comme c’est beau ». La photo n’est plus seulement un objet matériel imprimé. Le numéro 1 des motivations de l’adoption du numérique (selon les études de marché des années 2000), c’est de voir la photo immédiatement, la partager sans attente, La priorité n’est pas la qualité, pas la résolution. Le facteur déterminant est la vitesse de partage.

La photo numérique n’a pas gagné parce qu’elle était meilleure en termes de rendu, mais parce que le besoin avait changé. Avec Internet, la photographie devient un geste de communication immédiat. Le partage l’emporte sur l’idée de conservation. Le numérique est alors la seule réponse possible à cette demande d’usage immédiat.

L’origine avec la télévision et la vidéo

La photographie numérique puise clairement une partie de son origine dans la vidéo, même si son développement est aussi lié à d’autres domaines (scanners, télédétection, imagerie scientifique).

Avant la photo numérique : c’est d’abord le capteur qui apparaît. À la base de la photo numérique, il y a le capteur électronique. Or, ce capteur n’a pas été inventé pour faire des photos. C’était pour la vidéo, la captation d’image en flux continu, la télédétection spatiale, l’imagerie scientifique. En 1969 l’invention du capteur CCD (Charge-Coupled Device) a lancé le changement. Les ingénieurs Willard Boyle et George Smith (Bell Labs) inventent le CCD, un composant capable de convertir la lumière en données électriques. Ce capteur n’est pas pensé pour un appareil photo, mais pour enregistrer des images en continu, donc bien plus proche de la vidéo.

L’industrie de la vidéo adopte très vite ce capteur avant la photo. Les premiers capteurs CCD sont utilisés dans les caméras de télévision, les caméras industrielles, les systèmes scientifiques. La vidéo est le premier domaine à exploiter le pixel capté électroniquement. Le domaine de la photo est dominée par l’argentique et ne voit pas immédiatement l’intérêt d’un capteur électronique.

La première “photo numérique” vient… de la recherche. En 1975, Steven Sasson chez Kodak assemble le premier « appareil photo numérique » expérimental avec capteur CCD de 0,01 million de pixels, il l’enregistre sur cassette, l’image est en N&B seulement. Steven Sasson utilise des composants issus… de la vidéo. Il dit lui-même qu’il n’a rien inventé, il a combiné des pièces qui existaient dans l’univers de la TV et du laboratoire.

Les années 80–90 voient la convergence entre vidéo et photo. Avant les boîtiers numériques que nous connaissons, il y a des essais d’hybrides video/photo avec le Sony Mavica (1981) : enregistrement de photos sur disquette… avec une technologie de caméra vidéo arrêtée sur une image. Canon RC-701 (1984) : destiné au reportage sportif, fonctionne comme une caméra vidéo stockant des images fixes. Ces appareils n’étaient pas des appareils photos numériques au sens actuel, c’est de la vidéo arrêtée. Ils montrent que la vidéo a servi de base technologique pour les images électroniques.

Quand les capteurs progressent, la photo numérique devient possible. À mesure que les capteurs s’améliorent au niveau sensibilité, définition, bruit, la photo se les approprie car la qualité d’une image fixe devient acceptable en rapport à la qualité du rendu de l’argentique. Les boîtiers numériques apparaissent avec le Kodak DCS (1991), Nikon E2/E3, Fuji DS-505, etc. Ces appareils sont tous des boîtiers argentiques modifiés contenant… une électronique héritée de la vidéo.

La photo arrive en dernier, quand la technologie est mûre. Pendant que la TV et la vidéo utilisent déjà des images électroniques, la photo reste argentique, les professionnels ne croient pas à la photo numérique, les capteurs n’ont pas encore assez de pixels, la qualité des images n’est pas considérée comme assez bonne. Ce n’est qu’avec l’affinement des capteurs CCD que la situation évolue. Kodak met au point ses premiers prototypes, Sony expérimente avec les Mavica, Canon et Nikon commencent à hybrider argentique et électronique. Progressivement, certains professionnels perçoivent l’intérêt réel de cette nouvelle technologie.

Les acteurs de départ

L’idée d’utiliser un capteur pour faire de la photo fixe n’a pas été « lancée » par une personne visionnaire unique, mais par une poignée d’ingénieurs isolés qui ont vu un potentiel que leurs employeurs… ne voyaient pas.

Bell Labs (1969) : l’idée théorique. Quand Boyle & Smith inventent le CCD en 1969 leur objectif premier n’est PAS la photo. Ils pensent d’abord à la télévision, à l’imagerie scientifique et spatiale. Ils écrivent quand même dans leurs notes que le CCD pourrait servir à traiter et enregistrer des images. Il s’agit de la première trace écrite selon laquelle un capteur pourrait un jour servir à produire des images fixes. Ce n’est encore qu’une idée dans un labo, pas un projet.

Steven Sasson (Kodak, 1975) : le premier à dire « on peut faire une photo » avec ces capteurs. Il est le premier à matérialiser réellement l’idée. il utilise un capteur CCD de chez Fairchild (initialement conçu pour la vidéo), il assemble une machine bricolée, il enregistre la première photo numérique de l’histoire. Il explique plus tard : « On m’avait demandé d’explorer les capteurs CCD. Personne ne parlait de remplacer la pellicule. J’ai simplement été le premier chez Kodak à essayer d’en faire une photo« . Le paradoxe est que Kodak finance l’expérience… sans comprendre vraiment l’implication. Ils trouvent le prototype « intéressant », mais inutile commercialement, trop lent, trop faible résolution, aucune application concrète ensuite. Kodak ne croit pas au numérique car leur empire repose entièrement sur la pellicule.

Sony (années 70–80) est la première entreprise à croire que l’image électronique pourrait remplacer la pellicule. Sony le dit ouvertement « L’avenir de l’image sera électronique.». Dans les années 70, Akio Morita (cofondateur de Sony) est polarisé par l’idée de miniaturiser l’image électronique pour la rendre personnelle, portable. En 1981 sort le Sony Mavica, un appareil photo à capteur vidéo (CCD) qui capture des images fixes. C’est la première tentative commerciale. Sony croit au capteur pour la photo avant Kodak. Sony pousse l’idée dans le marché grand public et met une pression qui forcera finalement toutes les marques à suivre.

Les autres marques observent, doutent, puis s’y mettent discrètement. Après le Mavica, Canon, Nikon, Panasonic, Fuji, Minolta, etc. comprennent qu’il se passe quelque chose, tout en ne sachant pas trop encore quoi. Ils mènent des projets internes. Canon développe les RC (Still Video Cameras). Nikon fabrique des prototypes à capteur vidéo. Fuji travaille déjà sur le numérique pour les JO. Les fabricants d’électronique(Sony, Hitachi, Toshiba) développent des CCD plus précis, plus adaptés pour la photo. Durant cette période, aucune marque ne croit vraiment au marché de la photo numérique, mais toutes veulent être prêtes “au cas où” pour ne pas passer à côté. On est dans la phase expérimentation, prototypage, veille technologique.

En 1990–1991 : c’est Kodak… qui lance le premier vrai reflex numérique en pensant aux professionnels, le Kodak DCS 100 (1991). Il s’agit d’un Nikon F3 modifié avec un capteur Kodak + un “sac à dos numérique”. C’est la première fois que l’on peut faire une photo, la stocker en fichier, l’ouvrir sur un ordinateur, l’envoyer rapidement. Les agences de presse l’adopte immédiatement. Le numérique devient un outil photo professionnel.

En 1995 avec l’apparition des premiers compacts numériques grand public constitue un tournant qui arrive quand les capteurs deviennent assez petits et assez bons, avec le Casio QV-10 (1995), premier compact avec écran arrière. L’Apple QuickTake (fabriqué par Kodak/Fuji). L’Olympus Camedia. Le Sony Cyber-shot. Les gens peuvent acheter un appareil numérique, même si la qualité reste faible, il s’en vend suffisamment pour prouver que le marché existe.

1999–2000 et une période de maturité professionnelle et le début de la domination. Deux appareils changent tout, le Nikon D1 (1999) avec une qualité d’image très acceptable, un prix agressif en phase avec un tarif pro rentabilisable, les pros basculent en masse. Le Canon EOS D30 (2000), premier reflex numérique entièrement conçu par Canon. Le numérique n’est plus expérimental, il est devenu compétitif par rapport à l’argentique.

Entre 2002–2005 on entre dans le basculement final. Plusieurs phénomènes convergent. Les reflex numériques deviennent + abordables, internet se généralise avec le besoin d’envoyer des photos vite, des logiciels de traitement photo avancé émergent, les cartes mémoire deviennent fiables, Les imprimantes photo explosent. Canon sort en 2002 son boitier pro 1Ds avec un capteur CMOS précoce de 11 millions de pixels au format classique 24X36, 1er appareil photo plein format, avec un rendu doux, de qualité, convaincant, considéré comme aussi bon ou meilleur que la pellicule et qui permet d’utiliser des optiques existantes pour l’argentique sans être obligé de tout racheter. Les fabricants renommés se mettent à fond dans le numérique. Quasi tous les pros se convertissent et passent au numérique, le public suit, les laboratoires argentiques ferment les uns après les autres limitant ainsi l’usage de la pellicule.

Après 2007 l’iPhone permet de faire des photos numériques. Le smartphone se développe fortement et ajoute l’appareil photo, l’écran, le stockage, l’édition, le partage, en tout en un. La photo devient un flux de communication. À partir de là, le numérique n’est plus seulement une technologie, il devient un mode de vie.

Des mouvements inattendus …

… Apparaissent, avec un retour partiel à l’argentique dans une vague où la photographie ralentit. Alors que le numérique galope, un phénomène presque paradoxal est venu, un retour à la pellicule. Que l’on peut traduire par un besoin de lenteur face au flux, un désir de matérialité, la valeur retrouvée du geste, le plaisir de l’attente, les couleurs, le grain, les transitions de tons, impossibles à reproduire parfaitement en numérique. L’argentique devient un refuge dans la saturation de photos instantanées. Non pas contre le numérique, à côté, comme un espace préservé. La pellicule survit aujourd’hui parce qu’elle propose ce que le numérique ne peut pas offrir, l’attente, le doute, l’accident heureux, la surprise, une sensation de tangible, le travail en laboratoire, le côté tactile, technique, manuel, comme un ancrage dans le réel, un arbre qui retrouve ses racines.

Aussi la nostalgie des premières années numériques avec l’esthétique brute des débuts face à la performance et le côté nickel chrome des capteurs récents. Après la fièvre technologique des années passées, résolution, netteté, dynamique, perfection, HDR, IA, un autre mouvement apparaît avec un travail sur du numérique imparfait. On voit renaître les anciens boîtiers de 1 à 6 MP, les capteurs CCD aux couleurs saturés, les couleurs étranges des premiers reflex, les compacts aux limites bien visibles, les artefacts de compression. Cet “early digital look” est recherché précisément pour ce qu’il n’y a plus aujourd’hui, sa signature particulière, ses limites, son caractère, sa quasi naïveté technologique, ses imperfections. Le numérique des débuts s’approchent en fait de l’argentique au niveau du look des photos et s’inscrit dans une quête de l’imparfait assumé.

Argentique et numérique coexistent désormais comme des pratiques complémentaires. Nous ne sommes plus dans une opposition. Nous vivons une époque où les photographes utilisent le numérique pour la fluidité, reviennent à l’argentique pour la présence, ressortent les vieux capteurs pour la texture et naviguent librement entre les univers. La photo n’est plus “numérique ou argentique”. Le numérique a gagné la bataille industrielle, l’argentique a retrouvé une mission artistique dans une cohabitation apaisée.

Après avoir bouleversé la photographie, le numérique n’a pas complétement remplacé l’argentique, le domaine a été élargi. Il existe un champ où coexistent l’instantanéité du numérique récent rapide, la lenteur de la pellicule et les couleurs vibrantes des premiers CCD.
Photographier consiste moins à choisir un camp technique qu’à choisir un rythme, une esthétique, une façon de faire avec des outils différents dans le faire selon l’intention derrière l’outil utilisé avec en prime le plaisir de vivre une expérience photographique spécifique.