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Equilibre matière contraste

ou comment ne pas aller trop loin dans le post-traitement, rester dans la recherche d’un dosage matière/contraste/aspect pas trop numérique sans forcément cacher qu’il s’agit d’une photo faite avec un appareil photo numérique. Il s’agit d’atténuer un peu l’effet « tranché », aspect lisse, matière plastique artificielle, pour garder de la matière brute et surtout travailler, accentuer, la notion de « présence » comme marqueur de personnalité, ce qui n’est pas le + simple …

Ne pas rechercher forcément une logique “déguisement argentique”, mais de la présence, de la douceur, de la matérialité en dépassant l’idée de faire du très net comme finalité. Travailler un rendu qui paraît « crédible » et personnel. Souvent, quand on veut absolument “faire film”, on finit par surcharger avec du grain ajouté, par écraser les noirs, « salir » les couleurs, casser la dynamique du capteur, ajouter des défauts artificiels. Paradoxalement… le rendu finit par faire plus numérique avec un post-traitement appuyé, parce que l’on sent la simulation et c’est elle qui prend le dessus dans l’ambiance générale.

Le plus simple pour obtenir un rendu argentique, c’est de faire les photos au départ avec des pellicules. Toutefois cela n’empêche pas de travailler le rendu en numérique, si on a une idée de ce que l’on veut comme look. Le capteur et le film ne sont que des outils pour une intention. Il s’agit au départ de penser à son intention.

La notion de « présence » en photographie

Le terme présence n’est pas théorisé frontalement dans l’histoire de la photographie, il traverse toutefois énormément de réflexions majeures : phénoménologie, photographie documentaire, photographie humaniste, photographie contemplative, philosophie de l’image, rapport au réel, attention, incarnation du regard, etc.

Ce qui est intéressant, c’est que la “présence” peut être comprise à plusieurs niveaux simultanément. Présence du photographe, présence du sujet photographié, présence ressentie par le spectateur, présence du temps dans la photo, présence d’une subjectivité identifiable (la fameuse “marque de personnalité” juridique), et même présence physique du corps du photographe dans l’acte de voir.

La première idée qu’on retrouve souvent est qu’une photographie forte n’est pas seulement une image “bien faite”, c’est une image où l’on sent que quelqu’un était réellement là, présent au moment justement, il n’a pas fait une photo de manière désinvolte, en spectateur passant et passif.

Cette idée revient dans des textes contemporains sur la photographie contemplative ou documentaire. Certains parlent d’attention, d’autres de « mindfulness, » (pleine conscience), d’autres encore de disponibilité au réel. Dans ce sens, la présence n’est pas un style visuel. C’est une manière d’être, une posture, avant même d’être une esthétique.

Ce peut être par exemple un ralentissement, l’observation, une attention aux détails ordinaires, un refus du spectaculaire, une recherche d’un rapport sensible au réel.

Impossible de ne pas parler de Roland Barthes et de son ouvrage « La chambre claire ». Il ne parle pas exactement de “présence” au sens philosophique moderne, toutefois tout son livre tourne autour de cette sensation étrange avec la photographie qui prouve que “cela a été”. La photographie contient une présence paradoxale présente dans l’image. Le sujet peut être absent, parfois mort et pourtant intensément présent dans la photo. Cette tension entre présence et disparition est centrale chez Roland Barthes. Il parle d’une “micro-expérience de la mort”.

Dans la phénoménologie la présence est vécue plutôt que représentation. La phénoménologie (Merleau-Ponty, Sartre, Heidegger…) influence énormément la pensée photographique moderne. L’idée générale est que nous ne regardons pas le monde comme des machines, nous habitons le monde corporellement, émotionnellement, temporellement. Une photographie peut porter une manière d’habiter l’instant avec une qualité de présence, une densité perceptive. Certaines analyses de Roland Barthes rapprochent directement la photographie du concept sartrien de “présence de l’absent”.

La “marque de personnalité” ne vient pas uniquement du cadrage, de la composition ou de la technique, surtout de la manière singulière d’être. L’auteur ne montre pas seulement ce qu’il voit, il montre comment il est présent au réel.

En droit d’auteur français, l’originalité d’une photographie repose souvent sur les choix, l’intention, la sensibilité, l’interprétation personnelle du réel. Donc le choix du moment, la distance au sujet, la tension émotionnelle, la manière d’attendre, le silence dans la photo, la relation au temps, le type d’attention porté …peuvent devenir des marqueurs d’auteur. La présence est ce qui transforme un simple enregistrement en photographie portant la trace d’une attention sincère. La présence est la part d’attention qui distingue une photographie d’un simple enregistrement.

Présence est différent de spectaculaire. Beaucoup de photos cherchent l’impact, le choc, l’effet immédiat, la performance visuelle. La présence c’est + subtil. Une photographie avec de la présence peut être silencieuse, banale en apparence, imparfaite ou discrète. Elle donne la sensation qu’un regard a rencontré quelque chose de réel et donne envie de s’y arrêter.

La présence peut être comprise comme une intention de relation au réel. Pas une intention de faire de la belle photo, pas pour impressionner, produire un effet, “réussir” une photo techniquement parfaite. Une intention d’être là de manière sensible face à ce qui est parce que cela a été.

Le but du post-traitement dans tout ça est de servir l’intention. Tout ce que l’on fait est critiquable, heureusement on peut se consoler du fait que tout ce que l’on ne fait pas est critiquable aussi. Dans une démarche d’auteur, c’est encore plus vrai, parce que dès qu’il y a une subjectivité, une posture, une intention, une manière singulière … il y aura forcément des gens qui ne ressentiront rien, trouveront ça prétentieux, trop simple, « facile », trop flou, pas assez spectaculaire, “banal”. Si une photographie cherche justement la présence plutôt que l’effet immédiat, elle accepte déjà cette forme de fragilité, de toute façon elle ne cherche pas à convaincre tout le monde instantanément.

Parfois on a plusieurs photos et ce n’est pas évident de choisir laquelle, choisir c’est quelque part renoncer. Dans une série on peut choisir les photos que l’on trouve les meilleures ou choisir les photos qui servent le mieux le propos, l’intention. Il se dit qu’une série n’est pas un concours d’alignement des « best of ». La réalisation est plus proche du montage au cinéma ou du séquençage d’un livre. Se raccrocher à l’intention. Sur la deuxième photo du bateau enveloppé, le sujet semble davantage isolé dans l’espace. Il y a un grand champ d’eau autour, presque un silence. Cette vacuité peut donner du poids à l’objet. Il n’est pas au milieu, il semble légèrement en retrait, presque discret, cela crée une tension douce : on le découvre. La présence naît parfois de ce qui entoure autant que du sujet lui-même. Dans la première, le bateau est plus centré, vu de manière frontale, il est plus « installé ». C’est plus descriptif, plus stable… mais peut-être un peu moins mystérieux. Le frontal a quelque chose de très séduisant avec une présence directe, une affirmation, mais ce peut être une composition très descriptive en fermant trop vite les possibles de lecture. Quand tout est immédiatement lisible, il reste parfois moins d’espace pour la projection. La frontalité dit « voici un bateau protégé sur l’eau. » l’autre composition murmure davantage « quelque chose est là. » La première photo tu te dis je vais faire du « propre », du frontal bien comme il faut au niveau de la composition, puis tu cherches, tu insistes car tu sens lors de la prise de vue que c’est possiblement trop direct avec un impact immédiat, ce n’est pas ça que je veux faire en ce moment et on a sa réponse au niveau du choix.

Il y a des photos qui ne disent rien, d’emblée, on a le droit.. parfois on les aime bien mais on ne voit pas trop soi même ce qu’elles veulent dire. Il existe des photos qui résistent au langage, ne délivrent pas un message clair, ne racontent pas “quelque chose” immédiatement, pourtant on les garde et on les apprécie. Aujourd’hui on attend souvent des photos qu’elles expliquent, expriment, frappent, démontrent, symbolisent clairement quelque chose, aient un “concept”. Pourtant certaines photographies fonctionnent davantage comme une simple relation intime au réel, une sensation, une présence, une atmosphère mentale. Ce sont les photos pour soi. Possiblement les photos pour soi sont souvent celles où la présence est la plus forte. Parce qu’elles échappent davantage au réflexe de produire quelque chose de lisible immédiatement, à la démonstration, à une perfection attendue. Elles sont plus proches d’une relation silencieuse au réel, d’une expérience instinctive, d’un regard posé.

Une cohérence obligatoire dans le post-traitement ?

On pourrait réduire la notion de cohérence d’une série de photos à une homogénéité visuelle stricte et donc à un post-traitement identique. Une série peut être cohérente par une présence, une intention, une manière de voir, un rythme, une relation au réel, une sensibilité…sans forcément avoir exactement le même traitement. Ce n’est probablement pas la manière dominante actuelle de penser la cohérence d’une série. On attend toujours cohérence d’ensemble sur le rendu et patati. Toutefois ce n’est pas une idée absurde ou marginale dans l’histoire de la photographie d’auteur. On peut confondre homogénéité visuelle et cohérence visuelle. Avec Instagram, les presets, les flux uniformisés, les séries “branding”, les portfolios calibrés, …on a pris l’habitude de considérer qu’une série doit avoir quasiment la même lumière, la même couleur, la même densité, le même contraste. En fait ce qui est important est de sentir une continuité de perception, une sensibilité, une façon, et cela suffit souvent à créer une sensation de cohérence, une unité. Une série « vivante » peut accepter des traitements différents, des écarts, des respirations, des différences de lumière car forcément il y en a en vie réelle.

Le post-traitement est un bon moment pour prendre du recul sur ce que l’on a fait, car le plaisir de la prise de vue a disparu et les photos commencent à exister par elles-mêmes. C’est une confrontation avec ses intentions réelles, ses automatismes, ses obsessions, ses « faiblesses », aussi avec les photos qui contiennent quelque chose d’inattendu. Quand l’intention est la présence, on cherche lesquelles continuent à dégager une présence une fois séparées du souvenir de la prise de vue et de l’aspect instinctif. Il est possible de ne pas percevoir le post-traitement comme une contrainte, aussi faire du raw pour son potentiel qui permet de prendre du recul.

Souvent, le raw est présenté comme un format “professionnel”, un moyen de corriger, d’optimiser, de récupérer, de contrôler techniquement la photo. Le raw c’est surtout un espace de recul. On peut accuser le post-traitement face au jpg direct du fait de “trahir” une photo. Alors que le raw sert plutôt à comprendre ce qui était déjà là, révéler une sensation, retrouver une présence ressentie pendant la prise de vue en laissant de la place à une interprétation qui peut être légère, c’est une continuité. En fait il sert à retrouver plus fidèlement ce qui avait été perçu.

Il s’agit aussi de ne pas trop se prendre la tête et de se fier à son intuition. 🙂 Je dis ça mais bon, je ne suis pas au bout … Faut peut être faire simple, genre une série sur des choses qui changent la sensation d’un lieu au lieu de partir sur la présence et ça va aller dans tous les sens car la présence c’est une sensation … C’est facile de faire des photos y en a qui disent, heu non …

Des fois tu te sens comme ça, en plein dans les nuages. Quand c’est comme ça, pause ! et attendre le lendemain, y a un bout de ciel bleu au loin haha.

Me voilà encore parti en arborescence alors qu’au départ je voulais parler de l’équilibre dans le rendu. incorrigible ! Pour revenir au post-traitement et au fait qu’avoir les raw ça laisse du potentiel en sommeil même si on veut. Pendant longtemps j’étais sur les curseurs et que je te pousse gaiement, maintenant je suis quasi seulement sur la courbe des tonalités et la balance des blancs, comme quoi on évolue. En fait c’est de re pratiquer l’argentique qui m’a fait prendre conscience que ce qui se passe est surtout au niveau des tons moyens et à l’apparence des couleurs, pas que mais ça impacte beaucoup le rendu.

Au final je vais revenir à cette notion de présence-absence car ça me turlupine. Dans cette photo on peut se dire que la photo c’est quand même (un peu) de la géométrie, on peut ne voir aussi que le rouge, on peut aussi si on est un peu mécanicien se dire qu’une voiture a perdu de l’huile ici et qu’il faudrait s’occuper de son moteur. 🙂 C’est ça la présence-absence.

ça va aller possiblement vers un autre article sur la présence qui va faire fumer le cerveau.


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