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Qualité d’image, piège ?

Possiblement un piège dans lequel nous sommes nombreux à tomber dedans : la recherche de la qualité technique maximale qui au final donne un rendu des photos artificiel en oubliant l’aspect expressif des photos. On en arrive à confondre qualité d’image et qualité photographique.

Pendant longtemps, le progrès technique allait presque naturellement dans le sens de la netteté : plus de résolution, meilleurs objectifs, moins d’aberrations optiques, meilleure montée en ISO, autofocus plus précis, capteurs plus définis… Les tests ont donc pris l’IQ comme terrain de comparaison privilégié. On arrive à une sorte de paradoxe : une photo peut être techniquement meilleure qu’avant tout en étant visuellement beaucoup moins intéressante. L’hyper netteté finit par produire une esthétique. Il y a quelques années, avoir un objectif qui pique énormément était presque systématiquement présenté comme une qualité absolue. Aujourd’hui, avec certains objectifs récents on peut obtenir une absence presque totale de défauts optiques, des détails extrêmement fins ; une correction quasi totale des aberrations ; une netteté homogène jusque dans les coins ; un contraste élevé ; des micro-détails très présents.Lorsqu’on additionne tout cela, les photos peuvent devenir très éloignée de la perception humaine. Une photographie extrêmement « propre » peut paradoxalement donner une impression de fausseté avec un aspect très artificiel.

Une fatigue de l’image parfaite ?

La photographie hyper « propre » est devenue abondante aussi quand une esthétique devient omniprésente, on peut commencer à rechercher autre chose, même son contraire et rechercher la pratique photographique avant tout comme une expérience.

le marché continue de pousser très fort vers le toujours + : plus de résolution + plus de dynamique + plus d’AF + plus de netteté. De l’autre, une partie des photographes cherche + de caractère, +de matière, + d’imperfection, + de singularité. Ces deux concepts peuvent même exister chez la même personne …

L’arrivée des images générées par IA risque même de renforcer cette recherche de moins de lissage et de netteté. Parce qu’une image synthétique peut être parfaitement propre, parfaitement détaillée, parfaitement éclairée, parfaitement composée mais d’emblée sembler ne pas être authentique. Une photographie avec du grain, une optique imparfaite, une exposition légèrement approximative, une lumière particulière, un flou inattendu peut finalement communiquer quelque chose de très précieux : « Cette photo a été réellement faite par quelqu’un, quelque part, à un moment donné. ». On passe de la recherche de la meilleure image possible vers la recherche d’une relation vécue entre le photographe, le sujet et l’image finale.

On arrive à ce paradoxe qu’après avoir passé des dizaines d’années à chercher à supprimer les défauts des optiques, on redécouvre que certains de ces « défauts » étaient précisément ce qui donnait une personnalité aux photos.

La qualité technique se mesure, alors que l’expression, l’aspect sensitif beaucoup moins. On peut comparer deux objectifs et dire celui-ci est meilleur dans les coins, celui-ci est plus piqué, celui-ci a moins d’aberrations, celui-ci résout davantage de détails, celui-ci donne un meilleur contraste. C’est très rassurant on peut presque construire une hiérarchie objective. Bon voilà ça justifie que je mette beaucoup d’argent dans ce matériel car j’obtiendrai à coup sûr un bon résultat.

Concernant l’aspect expressif, les questions deviennent beaucoup plus inconfortables. Est-ce que cette photo me ressemble vraiment ? Est-ce que le rendu sert ce que je voulais montrer ? Est-ce que la lumière, la focale, le flou, le grain participent à ce que je veux dire ? Est-ce que cette imperfection apporte quelque chose ? Là, il n’y a pas de tableau de mesures pour nous donner une réponse. Le piège, c’est qu’on finit par optimiser ce qui est mesurable.

On commence avec une préoccupation légitime « Je veux faire de meilleures photos. ». Puis, sans vraiment s’en rendre compte, cela devient « Je veux obtenir le meilleur matériel possible, ce qu’il y a de mieux. » dans un « Je veux plus de piqué, plus de dynamique, moins de bruit, plus de résolution… » pour finalement avoir une photo irréprochable techniquement, mais assez pauvre en termes d’expression.

On ne s’est pas rendu compte que l’on veut au final de l’expressif. Mot qui paraît plus intéressant que  » artistique ». Parce qu’« artistique » peut immédiatement faire peur. On imagine qu’il faut avoir quelque chose de profond à dire, une démarche, un discours, une intention presque théorique. Alors que expressif, c’est beaucoup plus simple. Comment est-ce que je veux que cette photographie soit ? douce, brutale, étrange, sombre, floue, dense, légère, froide, chaleureuse, silencieuse, nostalgique, Inquiétante, banale mais touchante ?

Soudain le matériel retrouve sa vraie place, servir une intention. Utiliser un vieux 55 mm f/1.2 qui n’est plus « moins bon » qu’un objectif moderne parce qu’il est moins net, il donne quelque chose, il adoucit. Un objectif moderne extrêmement corrigé peut lui aussi être formidable, lorsque cette neutralité et cette précision correspondent à ce que le photographe cherche et veut exprimer mais il peut aussi ne pas correspondre à l’intention.

On arrive à ne plus demander au matériel : « Quel est le meilleur ? » mais : « Qu’est-ce qu’il me permet d’exprimer et me correspond ? »

Le smartphone a pratiquement rendu banale la photographie techniquement réussie. Il fait automatiquement beaucoup de choses que le photographe devait autrefois maîtriser : exposition, netteté, réduction du bruit, couleurs, accentuation, fusion de plusieurs images mais une fois la photo imprimée, ce n’est pas terrible car les artifices se voient.

Le plaisir peut se trouver dans le processus

Avec un 24×36 de résolution raisonnable, une optique qui a du caractère et un traitement léger, on retrouve quelque chose de beaucoup plus photographique. Je choisis → je compose → je déclenche → la photo existe. Différent du je photographie → je récupère un fichier de 60 millions de pixels → je remonte les ombres → je récupère les hautes lumières → j’accentue → je débruite → je corrige → je texture → je simule du grain → je récupère finalement une petite photo pour les réseaux sociaux qui aurait pu presque sortir directement d’un smartphone. Un capteur 24×36 de 12 millions de pixels peut aujourd’hui sembler « pauvre » face aux 45, 60 ou 100 MP… Mais pas à l’impression, il reste largement capable de produire un très bon rendu avec ses gros photosites qui peuvent participer à une certaine douceur qui semble + authentique et plaisante. Photo imprimée = photo terminée. Le plaisir dans le faire compte, un viseur, une focale fixe, une bague de mise au point, le déclenchement, la profondeur de champ, le rendu d’une optique et pas des heures devant un ordinateur à torturer des fichiers pour obtenir un rendu artificiel …

Après avoir cherché à faire des photos toujours plus parfaites techniquement, peut-être faut-il maintenant chercher à faire des photos qui nous ressemblent davantage et à les imprimer.