Le titane est un métal pas comme les autres, Il est utilisé assez rarement dans les appareils photographiques, parfois pour fabriquer les rideaux d’obturateur en feuille de titane et aussi pour quelques boitiers. Nikon travaillait déjà sur des rideaux d’obturateur en titane pour le Nikon F à la fin des années 1950. Le titane était alors recherché pour sa faible masse, sa résistance et sa capacité à supporter les contraintes mécaniques.
Le titane est un métal léger, très résistant et particulièrement résistant à la corrosion. Il n’est pourtant pas un métal rare : il est relativement abondant dans la croûte terrestre, notamment sous forme d’ilménite et de rutile. La difficulté vient de son extraction. Le titane est extrêmement réactif avec l’oxygène et ne peut pas être obtenu simplement comme le fer ou l’aluminium. Industriellement, le minerai est d’abord transformé en tétrachlorure de titane (TiCl₄), puis celui-ci est réduit avec du magnésium à haute température, selon le procédé Kroll. On obtient alors une « éponge de titane », qui doit encore être fondue, purifiée et transformée en lingots avant de pouvoir être utilisée. Cette succession d’étapes, les températures élevées, les atmosphères contrôlées et la difficulté d’usinage du métal expliquent le coût élevé du titane. Il est donc beaucoup plus cher à produire et à travailler que l’aluminium ou le magnésium. Ce n’est pas sa rareté qui en fait un matériau coûteux et très technique, mais la complexité de sa transformation.
Les principaux appareils photos utilisant du titane
- Nikon F (1959) : uniquement le titane pour les rideaux d’obturateur.
- Nikon F2 (1971) : titane pour les rideaux de l’obturateur et dans le cadre du miroir. Nikon explique que le cadre en titane, plus léger, permettait notamment d’accélérer le mouvement du miroir.
- Nikon F2 Titan (1978) : le titane arrive ensuite véritablement dans la carrosserie du boitier. Les premières versions ont été commercialisées en petite quantité en 1978 sans inscriptions. Les F2/T no-name de série ont reçu une finition noire texturée rapidement après que les professionnels eurent critiqué l’aspect clair du titane naturel (numéros de série en 92xxxxxx), puis en 1979 apparaît la version portant l’inscription «Titan» sur le devant du boitier noir (F2T 79xxxx). Il existe aussi une version spéciale F2H, haute vitesse dérivée du F2/T, avec miroir fixe semi-transparent et moteur spécifique. A l’époque les professionnels voulaient des boitiers noirs, les raisons semblent être pour la sobriété et discrétion, aussi un boîtier métallique clair peut accrocher le soleil et produire des reflets.Surtout être moins visible, pour le photojournalisme et la photographie documentaire. Un appareil noir se fond davantage dans l’environnement et attire moins le regard qu’un objet métallique brillant. Historiquement, le noir correspondait à l’image du photographe professionnel de reportage avec un appareil fonctionnel, sans décoration qui semblait superflue. Le boîtier noir est devenu une sorte de code visuel du matériel professionnel. Ensuite sur les versions titane, surtout dans les années 1990, Contax T2, Nikon 35Ti, Minolta TC-1 font presque exactement l’inverse : on montre le métal, on valorise sa texture et sa couleur. Le même matériau qui devait être caché dans un F2 qui cible les professionnels de la photo, devient ensuite une caractéristique esthétique que l’on veut montrer. Cela raconte bien le passage de l’appareil-outil à l’appareil-objet.
- Nikon F3/T (1982) : Le titane devient ici un élément majeur des ces boîtiers avec la gamme T.
- Nikon FM2 (1982) : obturateur en titane, 1/4000 s, synchro flash qui passe 1/250 s.
- Nikon New FM2 / FM2n (1984) : obturateur toujours en titane, synchro flash qui passe 1/250 s. Vers octobre 1989 l’obturateur du FM2n passe aux lamelles en alliage d’aluminium. Elles deviennent lisses, sans le fameux motif en nid d’abeilles. Nikon n’a pas abandonné le titane parce qu’il est fragile, au contraire, le titane avait parfaitement rempli sa mission. Les progrès de la métallurgie ont permis de fabriquer des lamelles d’aluminium suffisamment résistantes pour conserver 1/4000 s et 1/250 s. Nikon explique que l’aluminium avait initialement été écarté lors du développement du FM2 parce qu’il cassait au niveau du sertissage ; les progrès ultérieurs ont permis de résoudre ce problème.
- Nikon FM2/T (1993) : carrosserie en titane, obturateur déjà passé en alliage aluminium.
- Leica M6 Titanium (2001) : édition limitée à 1 000 exemplaires mais pas totalement fabriqué en titane uniquement pour certaines parties externes.
- Leica M7 Titanium avec notamment l’édition « 50 Years M » de 2003.
- Leica M-A Titane (2022) : appareil argentique avec des composants usinés dans du titane massif, c’est une édition ultra-limitée et très haut de gamme.
- Leica M9 Titanium (2010) : appareil photo numérique, basé sur le M9 à capteur CCD de 18 MP. Leica en a produit seulement 500 exemplaires, dessinés par Walter de Silva. Les parties métalliques du boîtier et du Summilux-M 35 mm f/1,4 fourni avec sont réalisées en titane massif.
- Leica M-P typ 240 Titanium (2016) : Il s’agit d’une édition spéciale du Leica M-P (Typ 240) présenté en septembre 2016 avec une production à 333 exemplaires. Le capot supérieur, la semelle et les éléments de commande sont usinés dans du titane massif. Il était vendu avec deux objectifs : un Summicron-M 28 mm f/2 ASPH. et un APO-Summicron-M 50 mm f/2 ASPH. Ces deux optiques du coffret ne sont pas en titane massif. La construction reste en aluminium, mais Leica leur a appliqué une surface anodisée couleur titane, assortie au boîtier. Le set coûtait 22 500 € lors de son lancement…
- Il existe un Leica Q (typ 116) sorti en novembre 2016, parfois dénommé « titanium » mais il n’est pas en titane, il est laqué (couleur titane laqué).
Il y a aussi des appareils photos compacts.
- Nikon 35Ti / 28Ti : argentiques, le 35Ti sort en 1993, avec son boîtier en titane et ses fameux cadrans analogiques façon instrument de précision. Le 28Ti arrive ensuite en 1994.
- Minolta TC-1 : Le TC-1 de 1996 est particulièrement spectaculaire au niveau de sa fabrication avec sa coque extérieure en titane. Minolta avait poussé la miniaturisation tellement loin que l’assemblage était réalisé manuellement ; plus de 150 pièces minuscules rendaient l’appareil peu compatible avec une production industrielle classique.
- Rollei QZ 35 et QZ 35T : assez méconnus avec leurs corps en titane.
- Konica Hexar RF Titanium : ce n’est pas un boîtier entièrement en titane. Il a châssis en aluminium moulé, avec capots supérieur et inférieur en titane, le tout en finition noire.
- Contax T : le premier sort en 1984, compact conçu avec la collaboration de Porsche Design, Carl Zeiss et Yashica, avec un corps métallique habillé de titane. Il est mécanique dans son fonctionnement et possède le Sonnar T* 38 mm f/2,8 à mise au point manuelle. Puis ensuite vient le T2, on passe à une génération plus sophistiquée avec autofocus, moteur, flash intégré, objectif Sonnar T* 38 mm f/2,8 rétractable. Le boîtier est en titane, Contax propose également une version noire. Il pèse 295 g. Ensuite en 2001 le T3 c’est probablement le plus abouti de la famille. Contax précise explicitement que le corps extérieur est en titane, choisi pour sa légèreté, sa résistance et sa résistance à la corrosion, son poids descend à 230 g hors pile et il est même plus petit que le T2. Le déclencheur est en saphir synthétique, tout comme certains éléments du viseur. On est clairement dans la logique du petit objet de luxe et de précision.
- Contax TVS — 1993/94 : appareils argentique avec zoom Vario-Sonnar T* 28–56 mm f/3,5–6,5, un corps utilisant le titane. Le manuel de réparation parle d’un « titanium cover » et explique que le titane est utilisé pour protéger les éléments internes de précision. TVS II en 1997. Puis TVS III en 1999 : dernière génération, avec un Vario-Sonnar T* 30–60 mm f/3,7–6,7. Il y a aussi un Contax TVS Digital, sorti en 2002, de 5 MP, il est lui aussi donné comme ayant un boîtier en alliage de titane.
Si on tente de faire une chronologie de l’utilisation du titane, en 1959 avec le Nikon F le titane résout un problème de fragilité d’obturateur. Avec le Nikon F3/T le titane devient un matériau structurel différenciant. Avec les Contax T2, Nikon 35Ti, Minolta TC-1 des années 1990 le titane devient un matériau de luxe. Avec Leica M-P Titanium, 2016, le titane est devenu un matériau d’exception dans le domaine des appareils photos.
Le côté esthétique
Nous arrivons à l’aspect, appareil photo en tant qu’objet, le titane c’est beau tout en étant sobre, non clinquant. Le titane apporte quelque chose d’assez particulier esthétiquement. Ce n’est pas seulement sa couleur c’est la combinaison de la matière, de la finition et de la lumière avec une matière qui ne ressemble pas tout à fait aux autres. Un boîtier en laiton chromé a généralement une présence assez brillante et « joaillière ». L’aluminium peut paraître plus froid, plus industriel. Le magnésium est souvent recouvert d’une peinture ou d’un revêtement. Le titane, lui, donne une surface mate légèrement satinée, douce visuellement. Il accroche la lumière sans devenir franchement brillant. C’est particulièrement visible sur les Nikon F3/T et FM2/T gris et couleur champagne. Ce qui est remarquable c’est que la texture mate reste présente pendant que la couleur semble varier selon la lumière. Le titane est associé dans l’imaginaire à l’aéronautique, à l’espace, à la mécanique de précision, aux instruments scientifiques. Quand on le retrouve sur un appareil photo comme le F3/T, cette association fonctionne immédiatement, ça donne une sensation spéciale de qualité et d’originalité. L’appareil photo métallique n’est plus seulement un outil robuste : il devient un objet que l’on a plaisir à regarder, à toucher et à posséder. Une surface en titane vieillit bien, selon son traitement, elle peut avoir un vieillissement subtil avec des micro-rayures, des variations de brillance, des zones polies par le contact avec la main, etc. Sur certains exemplaires anciens, les parties manipulées peuvent ainsi présenter une apparence différente des zones protégées. Pour un photographe, c’est assez logique que ce matériau soit séduisant, son apparence est elle-même une affaire de lumière.
Les Nikon F3/T
Le NIkon F3/T a été produit en noir et gris avec une couleur dite champagne. Le titane naturel est plutôt gris foncé, tandis que la finition champagne du F3/T a une couche de finition relativement fragile qui peut s’user et laisser apparaître ce gris métallique. La version champagne est moins courante que la version noire. Les F3/T champagne utilisent la série T82xxxxx, ce 82 correspond à la série/modèle, pas directement à l’année de fabrication. Plusieurs sources spécialisées donnent le début à 8200001. Mais 8200001 à 8200300 correspondrait plus précisément aux 300 premiers F3/T. Nikon a confirmé que le F3/T titane couleur champagne a été lancé en 1982, puis que la version noire est apparue ensuite en 1984 en T85xxxxx. Une base de collectionneurs donne T8221196 comme le numéro le plus élevé enregistré pour un exemplaire champagne.
Les sources Nikon parlent de deux finitions commercialisées noire, introduite en 1984 et produite plus longtemps que la version couleur titane / champagne, lancée en 1982. Nikon dit très précisément que le F3/T champagne a été « painted in the color of titanium » le titane lui-même n’est pas champagne, c’est une finition appliquée sur le titane. Toutefois il semble bien que le F3/T ait pu exister avec une apparence réellement gris/naturel titane, et pas seulement champagne ou noir au sens strict. Certaines sources décrivent le premier F3/T comme « Champagne, natural titanium finish, titanium color ». Une source historique de 1999 décrit explicitement un F3/T comme ayant une finition « natural titanium », et non simplement Champagne. Sur les nuances de ces gris ce n’est pas simple pour s’y retrouver. le premier F3/T est lancé en 1982 avec une finition que Nikon décrit comme « titanium color », également désignée explicitement comme « Champagne finish » dans la documentation Nikon de l’époque. La finition Champagne n’est pas une appellation de collectionneur apparue a posteriori. Le terme « naturel » ou « natural titanium » ne signifie pas nécessairement que le titane était laissé totalement brut. Il existe très probablement des couches de finition colorée légèrement différentes dans la version gris/champagne avec titane → traitement finition de surface → couche colorée → aspect champagne ou gris. Nikon a dit que le F3/T a été aussi « painted in the color of titanium ». Plusieurs F3/T présentent aujourd’hui une apparence gris argenté nettement différente du champagne. Les sources disponibles ne permettent pas de déterminer s’il s’agit d’une variante de finition, d’une évolution de la finition avec le temps ou d’une combinaison de traitement et d’usure. L’observation des zones usées suggère toutefois que le titane n’était pas simplement laissé brut car en dessous le gris est différent, plus sombre. Il y a possiblement des couches de finitions différentes pour les versions claires.
Au final on ne sait pas trop, s’il y avait au départ 3 versions avec une finition différente ou 2. Une source japonaise spécialisée observe que le champagne est beaucoup plus clair que la couleur naturelle du titane et suggère une peinture cuite (焼き付け塗装), tout en remarquant que cette finition est relativement fragile. Des collectionneurs ont observé des F3/T présentant un aspect argenté/gris distinct du champagne. Une finition transparente légèrement colorée posée sur la surface de titane gris pourrait produire le genre d’effet de variations que nous observons. Un collectionneur décrit cette situation sous la finition un peu rugueuse usée, il a découvert le titane gris lisse.
