Les Leica M

Le rapport du photographe passionné avec son matériel relève du domaine de l’irrationnel bien que chacun puisse se trouver de bonnes raisons pour justifier ses choix. Acheter un Leica M c’est spécial. On le fait d’abord pour soi sauf peut-être quelques exceptions pour le paraître. Est-ce que c’est cher oui, trop cher ? c’est souvent trop cher oui. La famille télémétrique oeuvre dans un registre historique et patrimonial hors modes et hors logique concurrentielle. Un Leica M c’est avant tout une sensation, pour l’expérience photographique. Peut-être un peu pour les masos que ça ne dérangent pas de rater des photos à cause du « je n’ai pas eu le temps de faire la mise au point ».

Leica ce n’est pas une multinationale, c’est une entreprise historique sur un marché de niche qui reste pour cette gamme dans de l’artisanal fabriqué en Europe (Allemagne et Portugal) et c’est une marque de luxe. Pour certains capteurs sur le Leica M (typ 240) on connait qui a fabriqué avec une conception en partenariat CMOSIS (Belgique) et STMicroelectronics (Grenoble), sur les récents Leica ne veut plus communiquer sur qui fabrique ses capteurs. Probablement qu’il s’agit de Sony ou Panasonic. Les M8 et M9 c’était des CCD Kodak. Le logiciel interne de traitement des photos est spécifique à la marque. Une question est-ce qu’il y a un rendu typique Leica ? Hum un peu quand même, bien que ce soit discuté, c’est lié aussi aux optiques. Peut on le reproduire via post-traitement ?

Cet article n’est pas vraiment un sujet conseil de matériel, c’est pour expliquer le côté passionnel, l’aspect affectif, la notion d’expérience photographique. Ce n’est pas du tout un conseil d’achat car c’est vraiment un matériel particulier, pas adapté à tout type de photos. On est au delà de la photographie aussi il est dans philophoto. Un Leica M c’est très « roots », précieux, exigeant, parfois inconfortable, contraignant, des fois assez pénible, chiant, insupportable car on rate avec… mais on est obligé de plus réfléchir à l’acte photographique pour ramener quelque chose de valable et quand on est habitué, qu’on y arrive, c’est waouh au niveau du rendu, des sensations et cela donne de la joie. On se sent bon haha. C’est orienté plaisir, subtilité et « fine art », on a la sensation d’être un artiste dans les pas des grands noms de la photographie du XXème siècle et puis ils sont beaux. Et puis on a du plaisir rien qu’à les regarder. Les Leica M c’est un peu l’art de se compliquer la vie pour faire des photos haha.

Les Leica M sont complètement à part. La marque Leica c’est la contraction de Leitz camera, le siège de l’entreprise est à Wetzlar. La gamme M est créée en 1953 avec le Leica M3. Il s’agit d’objets encore fabriqués de manière artisanale en Allemagne, avec une usine aussi au Portugal. Et il y a les anciens boitiers argentiques qui ont créé la légende en gagnant une réputation autant pour leurs qualités intrinsèques que de par les photographes prestigieux qui les ont utilisés. La spécificité c’est le télémètre (rangefinder en anglais), la petite taille, tout en étant massif et robuste, avec un design minimaliste. C’est un boitier à emporter partout pour le reportage et documenter le quotidien avec une qualité d’image spécifique. Un matériel spécial tenant aussi d’objet fétiche. Il y a des matériels qui donnent envie de faire des photos, qui donne du plaisir. Dans la question du choix d’un appareil, il y a des appareils avec lequel on se sent bien même s’ils ont plein de défauts. On entre dans le côté sensation, dans l’affectif, dans le plaisir de l’avoir en main et de l’avoir. Cela peut, peut-être paraitre bizarre à des non passionnés. Aussi il est intéressant d’expliquer. Car cela peut choquer un conjoint par exemple, de vouloir investir une somme aussi importante dans du matériel photo alors que cette personne est contente avec son smartphone.

Les Leica sont parfois critiqués, à cause du tarif, du côté snob et patati, on voit pourtant ce type de commentaires « Mon épouse a acheté un M9 car elle le trouvait joli et qu’elle trouvait mes Nikon trop lourds. Je lui ai bien expliqué tous les inconvénients du Leica etc …. mais bon. Le problème est que depuis, le Nikon reste au placard (sauf pour les défilés). Qui peut expliquer cela ?  » Pareil pour moi! J’utilisais un Pentax depuis des lustres jusqu’au dernier, le K3 puis…. j’ai acheté le Leica Q ! Oufti vin dju ! Je n’utilise quasiment plus que ça (sauf besoin d’objectif spécifiques comme de puissants télé ou le 100 macro). »

A notre époque des autofocus et du culte de la vitesse cela semble complétement décalé. Cela l’est. Le système Leica M a ses limites sur des thématiques où il n’est pas adapté du tout, notamment la proxi-photo, la macro, la photo de sport ou animalière à l’affut. La 1ère chose qui vient à l’esprit c’est que Leica M c’est cher, oui c’est même très cher en incluant les optiques Leitz M, mais c’est à regarder de manière plus approfondie. Réaliser un télémètre a un coût important car il s’agit d’un système mécanique de type horlogerie qui demande un travail très précis. Par ailleurs sur les Leica M il y a un très important travail de recherche sur la qualité d’image, le rendu des couleurs et des détails afin de garder un rendu particulier avec des fichiers bruts au format universel DNG sans pré traitement apparent et qui garde beaucoup de douceur et une latitude en traitement personnalisé.

Il en est de même sur les optiques, avec une sélection rigoureuse des blocs de verre et une gamme Summilux par exemple qui atteint des sommets en termes de qualité basée sur toute une chaîne de conception et de réalisations fines et méticuleuses. Les optiques en éditions limitées vont encore au delà, par le choix des verres manuellement et une exigence encore plus renforcée qu’il ne serait pas possible d’exercer dans une production à grande échelle avec des tolérances qualité forcément plus larges qu’une petite série basée à 100% sur la qualité optique maximale afin d’éliminer les aberrations chromiques, d’obtenir le maximum de détails, de contraste et de micro-contraste, de ne pas perturber les couleurs avec des dominantes, de laisser passer le maximum de lumière sans effets parasites, de lutter contre les halos, le flare etc. Cette gamme vise l’excellence et un accord parfait, quasi parfait, entre le capteur et le processus électronique pour fournir des fichiers bruts les moins altérés possible. Le choix pour un Leica c’est aussi la qualité exclusive des optiques. Quant aux prix c’est un long débat, il faut afficher le prix en face du produit qui est vendu, sa durabilité en termes aussi de stabilité de tarifs avec moins de perte, en cas de revente. Ce ne sera pas abordé ici mais il y a même certains matériels qui prennent de la valeur avec le temps. Sur les optiques, l’absence de moteur interne et d’électronique de stabilisation permet une très importante longévité.

De prime abord, si on n’accepte pas une mise au point manuelle et l’utilisation d’un télémètre qui est très différente que l’utilisation d’une visée de type reflex ou avec un viseur numérique, l’affaire est faite, pas d’achat de Leica M. Il y a des alternatives dans cette marque comme le Leica SL, le Q et les autres boitiers badgés Leica mais issues d’une collaboration avec Panasonic (Lunix). Il y a aussi l’alternative Fuji Xpro mais ce ne sont pas des Leica M, gamme qui est dans un concept minimaliste basé sur la sobriété, le design, avec très peu de boutons, une qualité de fabrication exceptionnelle, un rendu d’image particulier.

On lit parfois des commentaires de ce style « Est ce vraiment utile de mettre autant d’argent dans un appareil comme celui ci alors que des appareils beaucoup moins chers font mieux ? à part payer la marque, on fait quoi ? « Je suis toujours étonné des photographies d’une banalité figurante des tests Leica, je fais mieux avec mon X100 de Fuji. » Des jugements il y en a toujours mais il faut se méfier en comparant ce qui n’est pas identique. Il est en effet à souligner que les M utilisent le format DNG très universel pour le choix de logiciels de développement. Aussi le DNG est un fichier brute qui comporte peu ou pas de traitements d’usine, contrairement à un format propriétaire comme le RAF chez Fuji qui visiblement a subi un traitement d’usine au niveau du contraste, ce qui donne un rendu de base visuellement plus flatteur mais avec moins de possibilités de traitement en mode doux. Ce qu’il faut comprendre c’est que le M est orienté fichiers bruts qui demandent un post-traitement pour utiliser entièrement son potentiel.

Si l’on trouve l’investissement inutile et démesuré, bien sûr qu’il ne faut pas le faire. C’est comme dans le domaine automobile, il y a des marques prestigieuses avec des tarifs astronomiques, un effet de marque et pourtant cela sert à se déplacer ou des marques de montres qui au final donnent l’heure.

Comme défaut on peut dire que faire la mise au point à grande ouverture comme f1,4 par exemple ce n’est pas facile. Le télémètre est à faire régler aussi de temps en temps. C’est loin d’être aussi confortable qu’un système de « focus peaking » qui éclaire d’une lumière bleu par exemple les zones nettes ou les systèmes avec un point vert quand on est net. Détail pénible aussi les traces de doigts qu’on laisse sur le viseur car il est placé par loin d’où on met les doigts alors on voit flou. Sur les pas derniers modèles c’est amusant de retirer le fond en métal pour mettre et enlever la carte mémoire et la batterie, cela rappelle les argentiques mais parfois quand on enlève souvent la carte ça devient un peu pénible. Sinon à l’usage, le boitier est très beau mais il manque quand même des boutons externes pour changer les iso (sur le M typ 240). Aucun boitier n’est parfait après reste à savoir si on supporte ou pas. Sinon la qualité d’image est bonne avec un rendu doux et détaillé et des optiques M avec leurs caractéristiques. Toutefois il manque parfois un peu de dynamique et les anciens M n’apprécient pas les lumières très dures avec une tendance à surexposer les hautes lumières. Il faut connaitre son boitier et quand sous-exposer. Ce qui est intéressant c’est que le bruit numérique à haut iso est bien maîtrisé avec le retrait des dérivations colorées remplacées par du gris, ce qui fait penser à du grain argentique.

La liste, en argentique (boitiers avec films) Leica M3, MP, M2, M1, MD, MDA, M4, M5, CL, MD2, M4-2, M4-P, M6, M6J, M6 TTL, M7, MP. Seuls les Leica M7, MP sont encore produits par Leica à ce jour avec une résurrection récente du M6.

Les numériques par ordre chronologique de fabrication : Depuis 2006, les boitiers Leica sont devenus numériques avec l’arrivée du M8. Leica M8 ; capteur APS-H (18mm x 27mm) 10 mpx CCD Kodak, facteur de conversion de 1.33 par rapport au format. Leica M8.2, une mineure amélioration du M8 avec le même et un obturateur plus discret, nouvel écran arrière avec r un verre cristal Saphir anti-rayure et antireflets, changement du gainage cuir. Leica M9 passage au format de capteur 24mm x 36mm (dit plein format) avec 18 mpx toujours avec capteur CCD Kodak. Leica M9-P évolution mineure avec modification de l’écran arrière remplacé par un verre cristal Saphir anti-rayure et antireflets, changement du gainage cuir. Leica M-E capteur identique au M9 il se distingue par sa couleur gris anthracite, le but étant une baisse du prix de vente (E comme économique, c’est relatif),. Un saut est assuré par le Leica M (Type 240) qui propose un capteur CMOS 24mm x 36mm 24 mpx avec un mode vidéo (non 4K non stabilisé) avec live-view (vue directe possible sur l’écran arrière), une batterie plus puissante, un déclenchement discret. Leica M10 Leica M10-P Leica M10-D Leica M10-R capteur couleur de 40 millions de pixels Leica M11 et de multiples variantes.

Les monochrome (Noir et Blanc) : Leica M9 Monochrome avec un capteur conçu sur la base d’un boitier M9 en éliminant les pixels colorés avec ainsi un capteur exclusivement dédié à la photo en Noir et blanc, apportant plus de détails de définition et de netteté car le bruit numérique de la couleur est éliminé. LEICA M Monochrom (Type 246) basé sur le M (type 240) 25 millions de pixels. Il y a eu aussi quelques séries limitées et éditions spéciales.

Est-ce qu’il y un rendu spécifique Leica M ?

Il est souvent dit que les boitiers photo Leica M ont un rendu particulier, qui est souvent décrit comme étant plus « organique » et « cinématographique » « plus argentique » que celui des autres marques. Les couleurs sont souvent plus douces et les images ont une esthétique rétro qui plait à beaucoup de photographes. Cela est en partie dû à la qualité des optiques Leica et à la manière dont le capteur capture la lumière. Le traitement interne des photos sur les Leica M est différent de celui des autres marques. Le logiciel de traitement d’image utilisé par Leica est conçu pour conserver autant de détails que possible dans les tons clairs et sombres, ce qui permet d’obtenir des images plus naturelles et plus réalistes. Le rendu Leica est basé sur la qualité du matériel et sur une approche de traitement d’image spécifique.

Certains disent que c’est faux, que l’on peut obtenir le même résultat avec d’autres marque. Qu’il n’y a pas de spécificités et que l’on peut obtenir la même chose via post-traitement. Hum, pas certain. Il y a une grande part de la qualité des optiques. Après ce n’est pas une question existentielle, chacun est libre de ses choix et de dépenser son argent comme il le souhaite. Très souvent on en veut un et on a en un parce que l’on trouve que c’est un bel objet qui nous donne du plaisir rien qu’à le regarder.

Au final sur les plus anciens modèles, on peut dire qu’il y a un rendu moins tranchant, moins sec, moins de ce qu’on nomme aspect numérique, que d’autres boitiers très récents dont l’électronique est axée sur la netteté et l’effet 3D spectaculaire. Il est à souligner que les optiques utilisées ont une grande importance, ainsi que la dextérité du photographe, de l’impact de la lumière. On obtient un effet 3D avec de la profondeur avec des optiques à grande ouverture.

On est là sur du subtil, dans la finesse, ce qui n’intéressera pas tout le monde, surtout ceux qui recherchent le spectaculaire, le plus net possible avec un fort piqué. Il faut toutefois faire attention que le côté technique ne surpasse pas le sujet, sauf si le but de photographier est alors l’aspect technique. C’est un peu comme la gastronomie, les bons vins, les produits de luxe. Il y a une part de subjectivité aussi. Ceux qui tranchent net en disant c’est du n’importe quoi, soit ils n’ont pas essayé, soit cela ne les intéresse pas en fait car ce n’est pas ce type de problématique qui polarise leur attention. En fait les fichiers brutes Dng sont très doux ce qui laisse des marges pour le post-traitement. La qualité d’image globalement est principalement déterminée par la combinaison de plusieurs facteurs tels que l’objectif utilisé, les paramètres de prise de vue, l’éclairage et les techniques de post-traitement. Au final on est dans le potentiel plaisir et pas dans le potentiel purement technique de la dernière technologie sortie.

Nous tenterons sur Capture One d’obtenir un rendu de type Leica M. Et nous indiquerons quels conjugaisons boitiers et optiques ont un rendu moins numérique tranchant que les autres. A la question pourquoi ne pas faire directement en argentique ? c’est possible aussi. C’est une question de praticité, car pour l’argentique cela demande l’achat de films, de la chimie pour développer les films, les scanner ensuite, les reprendre en post-traitement, alors qu’avec du matériel numérique la polyvalence et le confort d’usage son accessibles. L’un n’empêche pas l’autre. Nous sommes ici dans une démarche de trouver son style photographique. Le choix orienté d’utilisation de sa chaîne de réalisation en fait partie en connaissant la conjugaison des possibles.

Leica Q3

Un petit paragraphe au sujet du Leica Q3 en bonus car au niveau de la taille, il se rapproche des M. La différence c’est qu’il s’agit d’un appareil compact avec un objectif fixe de 28mm appelé Summilux mais il n’ouvre pas à f1,4 comme les Summilux, il a été fabriqué spécifiquement pour les Leica Q avec un cahier des charges de compacité. Il n’est pas optiquement exceptionnel, à savoir qu’il y a de la distorsion et quelques faiblesses sur les bords des photos mais qui sont corrigées par le logiciel interne de l’appareil. Ne l’ayant pas essayé je ne peux que rapporter ce que d’autres ont ressenti. L’autofocus n’est pas le plus véloce de ce qu’il se fait actuellement, toutefois il y a cette sensation unique au niveau de l’expérience photographique, pour ceux qui y sont sensibles et une satisfaction des possesseurs pour le rendu des photos, la qualité d’image qui a certes moins cet aspect « argentique » que le Leica M240 par exemple. Certains critiques le fait qu’il y ait une collaboration avec Panasonic, que la fabrication de l’optique est peut-être sous-traitée, que le capteur est probablement du Sony, qu’il est trop cher, que les recadrages numériques proposés 35mm, 50mm, 90mm restent des photos réalisés au 28mm avec des crops à partir du fichier de 60 millions de pixels, ce qui ne donne pas la même chose qu’avec des optiques spécifiques. Au niveau industriel, il y a souvent des collaborations donc à la limite ce n’est pas choquant. Un seul emplacement pour carte SD cela peut être anxiogène en cas de carte défaillante. La construction taillée dans la masse reste de qualité et acheter un Leica Q3, étant donné le tarif, cela doit être un choix éclairé en étudiant bien s’il correspond à ses besoins, à son usage, à son envie et au rendu que l’on apprécie. Ce type de boitier est vraiment spécial, ne permet pas de tout faire, cela vise une niche de passionnés.

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